Le CAUE de Martinique (Conseil d’architecture, d’urbanisme et de l’environnement) vient de réaliser un travail remarquable : une exposition qui raconte les hommes et les femmes derrière les bâtiments que les Martiniquais côtoient chaque jour. Thibaud Duval, conseiller chargé d’études au CAUE, revient sur la genèse du projet, la méthode, les émotions récoltées et l’ambition qui anime toute l’équipe. Une chose est sûre : ce n’est qu’un début. D’autres portraits viendront enrichir cette galerie vivante au fil du temps.
UNE EXPO À VOIR LORS DU SALON DES BÂTISSEURS À L’HIPPODROME DE CARRÈRE AU LAMENTIN LES VENDREDI 27 ET SAMEDI 28 MARS

Comment est née l’idée de cette exposition ?
C’est un projet qui vient de loin. Depuis plusieurs années, avec Jean-Yves Bonnaire de la FRBTP et les personnes qui nous entourent, nous aimions parler de ces bâtiments que l’on vit tous les jours sans vraiment savoir qui les a faits. L’idée a mûri, il fallait juste se lancer. L’objectif n’était pas d’aborder l’architecture de façon technique et froide, voilà un bâtiment, il est en béton, il date de telle année, mais d’humaniser ces constructions en allant à la rencontre de ceux qui les ont bâties, conçues ou rénovées. L’exposition s’appelle « Grands Bâtisseurs de Martinique ». Et le titre dit exactement ce qu’elle est : un hommage à des femmes et des hommes qui ont façonné notre cadre de vie, souvent dans l’ombre, sans que le grand public sache vraiment qui ils étaient.
Comment avez-vous constitué la liste des dix-huit personnalités retenues ?
Avec les connaissances que nous avions autour de nous, nous avons déterminé dix-huit noms. Cette liste n’est évidemment pas exhaustive. Nous aurions pu en choisir bien d’autres. Et c’est d’ailleurs voulu : la volonté, dès le départ, est que cela se perpétue. Nous avons cherché des profils variés : des architectes, des ingénieurs, des maçons, des entrepreneurs, des syndicalistes. Nous avons aussi retenu des personnes qui avaient le temps de répondre, qui le souhaitaient. Certains sont décédés ou vivent hors du territoire, ce qui a naturellement réduit le champ. Mais la diversité des catégories professionnelles dans le monde du BTP était essentielle.
Ce sont tous des Martiniquais ?
Pas tous, non. Il y a des gens qui viennent de l’Hexagone ou d’Europe, mais qui ont vécu l’essentiel de leur vie professionnelle ici et qui sont, tout simplement, tombés amoureux de l’île. Ce qui compte, c’est l’influence qu’ils ont eue sur notre quotidien. Ces personnes ont construit des bâtiments dans lesquels nous faisons nos courses, des routes que nous empruntons chaque jour, des lieux culturels où nous allons nous ressourcer. Mettre un visage sur ces bâtiments, c’est ça l’idée.
Vous pouvez nous donner des exemples concrets de bâtiments représentés dans l’exposition ?
Bien sûr. L’aéroport de Martinique, par exemple : je n’ai pas rencontré toutes les équipes qui l’ont fait, mais j’ai rencontré une des personnes qui a participé à sa conception ou à sa construction. Et ça suffit pour comprendre pourquoi ce bâtiment est comme il est, pourquoi il a pris telle ou telle direction. Il y a aussi la tour Lumina. Là, ce sont surtout les ingénieurs structures et les ingénieurs en contrôle. La Galléria. Certaines routes de Martinique. Des églises rénovées, comme la cathédrale de Saint-Pierre. Ce sont des lieux que tout le monde connaît, mais dont personne ne sait vraiment qui les a construits. C’est ça qui m’a ému de pouvoir raconter.
Qui a mené les interviews sur le terrain ?
C’est moi, en grande partie, avec un collaborateur. Je prenais mon micro, un peu comme un journaliste et j’allais rencontrer les gens. Nous croisons régulièrement des architectes dans notre travail quotidien au CAUE. Mais l’objectif était bien d’aller les rencontrer en face à face et de leur poser à tous les mêmes douze questions qu’ils soient syndicalistes, maçons, entrepreneurs, architectes ou ingénieurs. Peu importait la génération, peu importait le métier : les mêmes questions pour tous, pour pouvoir ensuite comparer ce qui en ressortait.

Qu’est-ce que vous avez découvert au fil de ces rencontres ?
Des choses qui m’ont vraiment touché. Tous, sans exception, avaient un amour profond pour leur métier. Ce qui m’a aussi beaucoup ému, c’est que pour ceux qui sont décédés, nous avons interrogé leurs fils et leurs filles. Et ça a été une sorte de thérapie pour eux, ressasser des souvenirs, parfois difficiles, mais toujours beaux, vécus avec leur parent. Quand on interroge un fils ou une fille, on n’a plus du tout l’aspect technique : on est dans l’humain pur.
Et ce qui est frappant, c’est que parmi ces enfants, environ 90 % travaillent eux aussi dans le monde du bâtiment. Soit ils ont repris l’entreprise familiale, soit ils exercent un métier dans ce secteur. Le bâtiment, c’est contagieux : quand on y entre, on y reste. Il y a plein de métiers différents qui gravitent autour de ce monde, et apparemment, quand on y tombe dedans, on ne repart plus.
Cette exposition, c’est aussi une façon de rendre hommage à des gens qui ne l’ont pas toujours reçu ?
Absolument, et c’était fort à vivre. Certains nous ont dit, en substance : « Ah, c’est maintenant que vous décidez de vous souvenir de nous ? Mieux vaut tard que jamais… » Mais même dits avec un sourire, ces mots disent quelque chose de réel : ces professionnels ont façonné notre territoire et ils ne sont pas toujours reconnus pour ça. Pouvoir leur dire, de leur vivant, « nous avons pensé à vous, votre travail compte ». C’est immensément gratifiant pour eux. Et j’ai posé des questions un peu personnelles aussi, pour voir comment leur vie s’était déroulée. Ce sont des hommes et des femmes convaincus, passionnés. Et ça, c’est beau.
Comment l’exposition est-elle conçue visuellement ?
C’est une exposition augmentée. Les panneaux sont volontairement courts et percutants. Nous sommes dans un salon, il y aura du bruit, du mouvement, les gens se déplacent. Donc pas de longs textes. Mais chaque panneau est accompagné d’un QR code qui renvoie vers notre site internet, où des biographies de trois à quatre pages attendent les visiteurs qui veulent aller plus loin : plus d’anecdotes, des photos de réalisations, une vraie plongée dans la vie et le parcours de chaque professionnel.
Pour les portraits visuels, nous avons opté pour des croquis plutôt que des photos. Ce choix n’est pas anodin : le croquis, c’est le point de départ de tout projet architectural. C’est purement humain. Ça dit que derrière le béton et les structures, il y a une main, une pensée, une émotion. C’est exactement le message que nous voulons transmettre.
Combien de temps a-t-il fallu pour réaliser tout ce travail ?
La commande a été officialisée le 10 janvier. En un mois et demi, nous avons contacté tout le monde, mené les rencontres, retranscrit les échanges grâce aux outils numériques dont nous disposons aujourd’hui, rédigé les portraits, fait les corrections — parce qu’il y avait parfois des erreurs de compréhension à l’oral, des noms de projets à vérifier. Et puis certaines personnes n’aimaient pas leur croquis et il fallait recommencer. Tout ça pour aboutir à une vingtaine de portraits, avec environ 45 minutes d’interview par personne. C’est dense, mais nous sommes fiers du résultat.
Où sera installée l’exposition au Salon des Bâtisseurs ?
Elle sera installée autour des bars, là où les gens viennent boire un verre et discuter entre eux. C’est parfait, en réalité. Les professionnels du BTP qui viendront se connaissent tous : ce secteur est tellement petit qu’à un moment donné, tout le monde s’est croisé, connu, reconnu, collaboré. Donc cette exposition augmentée dans un espace de convivialité, ça peut être vraiment top. L’idée, c’est que les gens boivent leur verre, lèvent les yeux et reconnaissent quelqu’un. Et que ça fasse naître des souvenirs.
Est-ce que des jeunes, des élèves, pourront aussi venir la voir ?
Oui, et c’est fondamental pour nous. L’exposition est conçue pour être autonome, lisible par tous. Et elle s’articule avec une plateforme que nous avons créée au CAUE : Facil’archi. C’est un observatoire du cadre de vie martiniquais, accessible en ligne, où l’on peut déjà découvrir des bâtiments emblématiques comme le stade de Dillon, l’Atelier 49, des villas, des maisons patrimoniales comme celle de Serge Vino ou la maison avec patio à Sainte-Luce. Chaque fiche comprend des plans, des coupes, des élévations, la géolocalisation, des photos et souvent un entretien avec l’architecte.
L’idée de départ de cette plateforme est née d’une frustration personnelle. Quand j’étais étudiant à l’école d’architecture et que je tapais « architecture Martinique » dans un moteur de recherche, je tombais toujours sur les mêmes images : la bibliothèque Schoelcher, la maison créole classique. J’en avais assez. Il y a tellement d’autres architectures en Martinique. Alors nous avons créé cet espace pour montrer toutes les couleurs de l’architecture martiniquaise, de la maison individuelle au stade de football, en passant par des projets en cours ou bloqués comme la future Cité des Sciences à Saint-Joseph pour en expliquer les intentions, les contraintes, les choix.
Et les réseaux sociaux dans tout ça ?
Le CAUE est présent sur Instagram, Facebook et YouTube. Et nous avons même été les premiers, dans notre domaine, à avoir un compte TikTok. Parce que le but, c’est d’aller chercher les Martiniquais là où ils sont y compris ceux qui ne sont pas du tout fans d’architecture. Or, tout le monde habite de l’architecture. Même quelqu’un qui n’a pas de logement fait de l’architecture : à partir du moment où il s’abrite quelque part et aménage son espace, il est dans l’acte d’habiter. C’est ça que nous essayons d’expliquer, avec tous les supports à notre disposition, numériques ou physiques comme cette exposition.
Y a-t-il des femmes parmi les dix-huit portraits ?
Oui, deux. Ça n’a pas été la partie la plus simple, parce qu’à un moment nous avons réalisé qu’il n’y avait pas assez de femmes dans notre liste initiale. Nous avons donc cherché activement, mais nous n’avons pas toujours réussi à établir le contact. Certaines avaient arrêté, d’autres n’étaient plus joignables. Nous avons finalement trouvé deux femmes remarquables : une syndicaliste et une entrepreneuse spécialisée dans la peinture et la rénovation d’églises. Leurs témoignages sont magnifiques. Ce n’est pas la majorité, mais c’est représentatif d’un secteur encore très masculin.
Vous avez aussi évoqué un vent d’espoir malgré les difficultés du BTP en Martinique…
Oui, et c’est quelque chose qui m’a frappé. Malgré les épreuves que ces professionnels ont traversées et elles sont réelles, personne ne le nie . Tous, à 99 %, m’ont dit que le BTP est un métier d’avenir. Y compris les quatre syndicalistes que nous avons interviewés, ce qui est important à souligner : au-delà des conflits habituels entre patrons et salariés, il y a un message commun, un message d’espoir porté vers les jeunes. Ces femmes et ces hommes persistent et signent pour dire : « Venez dans ce métier, il a de l’avenir. » C’est fort.
Cette exposition est elle vouée à évoluer et à s’exporter ?
Cette exposition ne sera jamais terminée. Elle est tout à fait transportable. Par ailleurs, il y a d’autres noms auxquels j’ai pensé, d’autres professionnels qui ont marqué notre territoire et que nous n’avons pas encore rencontrés. Alors je lance un appel : si vous n’êtes pas dans l’exposition et que vous pensez y avoir votre place, ne vous vexez pas, contactez-nous. Nous sommes demandeurs. Dans cinq, dix, vingt ans, je veux que nous ayons capté suffisamment de mémoire pour que les générations futures comprennent comment la Martinique s’est construite, transformée, embellie.
Quand je vois des photos de la Martinique des années 1950, ça me touche profondément de mesurer le chemin parcouru. Alors imaginez dans cinquante ans. Si aujourd’hui, grâce à tous nos outils numériques, nous arrivons à capter ce que nous construisons pour pouvoir l’expliquer à ceux qui vivront ici demain, nous aurons tout gagné. C’est mon objectif professionnel. Comprendre ma Martinique dans son aménagement, son cadre de vie, pour pouvoir la transmettre plus belle et plus consciente d’elle-même.
Laurianne Nomel et Philippe Pied




