Derrière un ton plus amène que l’an dernier, le fond du message demeure : souveraineté, frontières, puissance, et rejet de la « culpabilité » historique. Pour l’Europe, l’enjeu n’est pas seulement de préserver le lien, mais de refuser la redéfinition unilatérale de l’Occident.
Une scène européenne, un discours américain
Le décor est connu : l’hôtel Bayerischer Hof, à Munich, où se tient chaque année depuis 1963 la Conférence de Munich sur la sécurité (Munich Security Conference, MSC), grand rendez‑vous informel des chefs d’État, ministres, militaires et responsables économiques. Mais l’édition 2026 a pris, plus qu’à l’accoutumée, des allures de test transatlantique : un an après la diatribe de J. D. Vance, l’Europe attendait Washington au tournant.
Le « soupir de soulagement » : un effet de style
Marco Rubio a choisi la caresse plutôt que la gifle. Aux Européens, il a parlé de « vieille amitié », d’« enfant de l’Europe », de destin « toujours lié ». La salle a applaudi — parfois debout — comme on applaudit une désescalade. Mais ce soulagement, qui tient à la forme, risque de masquer l’essentiel : sur le fond, la doctrine reste celle de l’« America First » transposée à l’échelle d’une « civilisation occidentale » dont Washington entend fixer la définition, les menaces, et les remèdes.
Sécurité : la bascule de la technique vers l’identité
Le cœur du discours n’est pas un chiffrage de budgets militaires, ni une cartographie des menaces. Rubio pose d’emblée une question de nature quasi existentielle : « que défendons‑nous ? » Et il répond par un triptyque : un peuple, une nation, un « mode de vie ». La sécurité devient une question d’identité.
Dans cette architecture, l’Europe et les États‑Unis ne sont plus d’abord des alliés démocratiques, mais les co‑héritiers d’un même récit : foi chrétienne, patrimoine, culture, « ascendance ». La civilisation occidentale est présentée comme une entité singulière — « unique, distincte, irremplaçable » — qu’il faudrait sauver d’un déclin choisi : désindustrialisation, « culte climatique », migrations de masse, institutions internationales jugées paralysantes.
Le passage qui fâche : l’éloge de cinq siècles d’expansion
C’est ici que le discours franchit un seuil politique. Rubio convoque « cinq siècles » d’expansion occidentale : missionnaires, soldats, explorateurs, « coloniser de nouveaux continents » et bâtir des empires. L’histoire est mobilisée non pour être interrogée, mais pour être revendiquée, et surtout pour servir de matrice à une relance : après 1945, l’Occident « se contracte » ; il ne devrait pas se résigner.
Le propos se durcit lorsqu’il associe le déclin des empires au double mouvement des « révolutions communistes » et des « soulèvements anticolonialistes ». Puis vient l’injonction : ne pas être entravé par « la culpabilité et la honte » ; ne pas « expier les prétendus péchés des générations passées ». Autrement dit : tourner la page des mémoires critiques et des débats réparateurs, au nom d’une efficacité stratégique.
Une alliance « redynamisée » : industrie, frontières, marchés du Sud global
La proposition américaine s’ordonne autour d’une reconquête : réindustrialiser, sécuriser les chaînes d’approvisionnement, bâtir des filières occidentales de minerais critiques, accélérer sur l’IA et le spatial. Rubio va plus loin en appelant à « conquérir des parts de marché dans les économies du Sud global ». Là encore, la formulation tranche : elle dit une rivalité économique assumée, et un imaginaire de projection de puissance.
Le second pilier est la frontière : « contrôler qui et combien » entre ; la migration de masse est décrite comme une crise qui « menace la cohésion » et « la survie » de la civilisation. Le troisième pilier est la liberté d’action : réformer les institutions internationales, et ne plus laisser le droit international devenir un « bouclier » pour ceux qui violent les règles.
Ce que Munich dit de l’Europe : l’autonomie comme réflexe de survie politique
La question européenne est alors simple : que faire d’une offre d’alliance qui, sous un vocabulaire fraternel, demande l’alignement sur une définition culturelle du monde et sur une hiérarchie des priorités (climat, migration, multilatéralisme) qui n’est pas celle de l’Union ? L’ovation peut être un réflexe ; elle ne doit pas être une abdication.
Plusieurs responsables européens ont d’ailleurs contesté le récit d’une Europe « à sauver ». La réponse européenne, si elle veut être crédible, ne peut se contenter d’une protestation morale : elle doit se traduire en capacités — défense, technologies, industrie, énergie — faute de quoi le continent restera prisonnier du « soulagement » périodique, c’est‑à‑dire dépendant du ton de Washington.
Une précaution d’usage : Munich n’est pas le Parlement européen
Il faut enfin rappeler ce qu’est — et n’est pas — cette scène munichoise. La Conférence de Munich n’est pas une enceinte institutionnelle : ce n’est ni l’OTAN, ni le Conseil européen, ni le Parlement européen. C’est un forum, un théâtre diplomatique où se fabrique le narratif de la puissance. En 2026, Rubio y a joué le rôle du « bon interlocuteur » : rassurer sur la forme, fixer la ligne sur le fond.
L’enjeu : préserver l’alliance sans renoncer à l’Europe




