Le Sénat tire la sonnette d’alarme. Le futur budget de l’Union européenne, tel qu’il se dessine pour la période 2028-2034, pourrait effacer trente ans de progrès pour les régions ultramarines françaises. Une alerte qui concerne directement la Martinique et l’ensemble des territoires d’outre-mer. Mais qui écoute vraiment ?
Que vaut l’engagement de l’Europe envers ses territoires les plus éloignés ? La question mérite d’être posée sans détour, au moment où la délégation sénatoriale aux outre-mer vient d’adopter à l’unanimité un rapport d’alerte sur le prochain cadre financier pluriannuel de l’Union européenne. Le verdict est sévère : le projet de budget européen pour 2028-2034 tournerait le dos aux régions ultrapériphériques (RUP) — dont font partie la Martinique, la Guadeloupe, la Guyane, La Réunion, Mayotte, Saint-Martin et les Canaries espagnoles — en remettant en cause des acquis construits patiemment depuis plus de trois décennies.
Les rapporteurs, sénateurs Olivier Bitz, Georges Naturel et Saïd Omar Oili, dénoncent une logique budgétaire qui noie les RUP dans la masse des « régions moins développées » de l’Union, sans ligne dédiée, sans plancher garanti, sans vision claire pour des territoires qui cumulent pourtant des handicaps structurels reconnus par les traités européens eux-mêmes : éloignement, insularité, économies fragiles, dépendance aux importations.
Concrètement, c’est le programme POSEI — le dispositif européen qui soutient l’agriculture des outre-mer et leur permet de compenser les surcoûts liés à leur situation géographique — qui se retrouve fragilisé, sans ligne budgétaire propre. Pour la Martinique, dont le secteur agricole (banane, canne à sucre, diversification) dépend en partie de ces financements, l’enjeu est loin d’être symbolique.
L’injustice du Pacifique
Le rapport pointe également une inégalité frappante du côté des pays et territoires d’outre-mer (PTOM), ces collectivités qui ne font pas partie de l’Union européenne mais entretiennent des liens étroits avec elle — comme la Polynésie française ou la Nouvelle-Calédonie. Si le doublement global de leurs crédits est salué, la répartition pose problème : le Groenland, territoire danois devenu priorité géostratégique depuis l’intérêt américain pour ses ressources naturelles, concentre l’essentiel de l’enveloppe. Résultat : un habitant de Polynésie française ou de Nouvelle-Calédonie perçoit quarante fois moins de financements européens qu’un habitant du Groenland. Sans les collectivités françaises du Pacifique, rappellent les sénateurs, l’Europe serait tout simplement absente de ce qui est en train de devenir le nouveau centre de gravité du monde.
Quatre exigences, une question de fond
Face à ce constat, la délégation sénatoriale formule quatre recommandations :
- 1. Rétablir des lignes budgétaires réservées aux RUP, notamment pour financer le POSEI et l’étendre à la pêche et à l’aquaculture, tout en garantissant un plancher crédible de financements pour les RUP au sein de la catégorie des régions moins développées.
2. Réévaluer à la hausse les crédits alloués aux RUP, au minimum pour maintenir les enveloppes en euro constant et accélérer le rattrapage structurel de la Guyane et de Mayotte.
3. Rééquilibrer l’enveloppe allouée aux PTOM hors Groenland à deux tiers de l’enveloppe totale contre à peine 50% à ce jour.
4. Adapter les règles de gestion des programmes horizontaux aux spécificités des RUP et PTOM, et créer de véritables Erasmus régionaux ancrés dans chaque bassin océanique.
Une dernière interrogation, peut-être la plus politique, clôt le communiqué : la Commission européenne doit réviser début 2026 sa stratégie pour les RUP. Quelle crédibilité aura-t-elle si le budget qui l’accompagne va dans le sens contraire ?
La présidente de la délégation, Micheline Jacques, et les rapporteurs ont annoncé qu’ils poursuivraient leur travail de lobbying auprès des institutions européennes dans les prochains mois. Le compte à rebours est lancé. Les arbitrages budgétaires européens, eux, n’attendent pas.
Philippe Pied




