« En faisant le focus sur la marge du distributeur, on passe à côté des réalités structurelles », est titre d’un entretien d’ Ericka Morjon avec Christophe Bermont, directeur des hypermarchés GBH Martinique
Alors que la vie chère s’impose de nouveau au centre du débat public en Martinique, à la suite d’un dossier consacré aux écarts de prix avec l’Hexagone, le Groupe Bernard Hayot a tenu à répondre. Pour Christophe Bermont, directeur des hypermarchés GBH Martinique, l’analyse dominante se trompe de cible depuis des années en concentrant l’attention sur la marge des distributeurs, au lieu de s’attaquer aux causes structurelles du problème.
Selon lui, les dispositifs mis en place après la crise sociale de 2009, notamment les BCBa puis le Bouclier qualité‑prix (BQP), ont entretenu une illusion de régulation.
En abaissant artificiellement les prix d’un nombre limité de produits, ces mécanismes ont créé « un écran de fumée » qui empêche de traiter la cherté de la vie dans sa globalité. Techniquement, tous les acteurs ne peuvent pas intervenir sur un panier restreint : la Collectivité territoriale de Martinique agit par nomenclature douanière sur l’octroi de mer, tandis que les transporteurs raisonnent à l’échelle du conteneur. Dans les faits, estime‑t‑il, seuls les distributeurs ont été mis à contribution via leur marge.
Christophe Bermont renvoie la hausse des prix à des contraintes structurelles bien identifiées : l’éloignement, la logistique et la fiscalité. L’acheminement des marchandises vers la Martinique implique des coûts incompressibles liés au transport maritime, aux formalités administratives, au stockage et à l’octroi de mer. À titre de comparaison, la livraison d’un conteneur coûterait environ 728 euros en métropole, contre près de 8 400 euros en Martinique. Avant même toute marge commerciale, le produit arrive ainsi déjà sensiblement plus cher.
Face aux accusations de cumul de marges, le directeur des hypermarchés GBH réfute toute opacité. Le groupe n’importe directement qu’environ 30 % des produits vendus, principalement sous marque Carrefour. Quarante pour cent sont achetés auprès de grossistes locaux et 30 % directement auprès de producteurs et d’industriels martiniquais. Les opérations logistiques réalisées par GBH dans la chaîne d’acheminement représenteraient, selon lui, une part marginale du coût total.
Sur le terrain de la rentabilité, Christophe Bermont affirme que la grande distribution en Martinique ne dégage pas de profits excessifs. La marge brute moyenne s’élèverait à 24,2 %. Une fois les charges salariales, les frais généraux et les impôts déduits, le résultat net avoisinerait 2 %, et serait tombé à 1,4 % en 2024, année de crise. Des niveaux qu’il juge comparables à ceux observés dans l’Hexagone.
Il défend également l’existence des marges arrière, qui représenteraient environ 7 % en Martinique, contre près de 14 % en métropole. Ces marges, liées aux remises de fin d’année et aux prestations de mise en avant demandées par les fournisseurs, sont, selon lui, indispensables à l’équilibre économique des enseignes.
Interrogé sur le protocole du 16 octobre 2024, Christophe Bermont y voit une avancée méthodologique, car fondée sur des familles de produits correspondant aux nomenclatures douanières. GBH affirme avoir appliqué par anticipation la baisse de sa marge dès janvier 2025, entraînant une diminution moyenne de 9,3 % sur les 54 familles concernées. Mais deux leviers majeurs relevant de l’État restent, selon lui, inopérants : la compensation des frais d’approche et la mise en place de véritables tarifs export pour les produits destinés aux DOM.
Pour le dirigeant, la seule réponse durable passe par la continuité territoriale. Il cite l’exemple de la Corse, qui bénéficie d’une dotation annuelle de 237 millions d’euros, et estime qu’une enveloppe de 15 millions d’euros aurait permis une expérimentation crédible en Martinique. Enfin, il rappelle que la vie chère ne se résume pas aux prix : le problème est aussi, et surtout, celui des revenus, plaidant pour une réflexion plus large sur le pouvoir d’achat.
En résumé:
– Le débat sur la vie chère se trompe de cible en se focalisant sur la marge des distributeurs, au détriment des facteurs structurels.
– Les BCBa et le Bouclier qualité-prix ont créé une illusion de régulation, en agissant sur un nombre limité de produits.
– Les écarts de prix s’expliquent d’abord par l’éloignement, la logistique et la fiscalité (un conteneur : 728 € en métropole contre 8 400 € en Martinique).
– GBH réfute le cumul de marges et évoque une rentabilité limitée (résultat net ≈ 2 %, 1,4 % en 2024).
– La réponse durable passerait par la continuité territoriale et une réflexion sur les revenus et le pouvoir d’achat.
Gdc




