Le spectre du déclassement hante désormais une grande partie des sociétés occidentales, et la France hexagonale en offre l’illustration la plus commentée. Depuis plusieurs années, la classe moyenne y est décrite comme fragilisée, prise en étau entre une pression fiscale accrue, une stagnation des revenus intermédiaires et une hausse continue des dépenses contraintes.
Des classes moyennes volées.
D’après le chroniqueur et écrivain Martial You dans son ouvrage « Les dindons – Comment on vole les classes moyennes », le mot n’est pas plaisant, ni flatteur. Il est lucide. Il est rageur. Les classes moyennes sont-elles condamnées à la nostalgie d’une époque définitivement perdue ? Pas forcément, mais le risque est réel. Depuis 1981 et l’élection de François Mitterrand, on vole les classes moyennes, parfois avec les meilleures intentions du monde. Chaque décision aurait affaibli leur poids dans la société et leur pouvoir d’achat. Rien ne leur aurait été épargné : réduction du temps de travail, dévalorisation des diplômes, éloignement des centres-villes, multiplication des abonnements, pression consumériste et radicalisation des opinions.
Le constat sur le déclassement économique et le déclin financier des classes moyennes en France hexagonale est sévère. Mais qu’en est-il pour les Antilles ?
Selon certaines analyses, les ménages situés au cœur de l’échelle sociale, gagnant à deux entre 2 362 et 5 084 euros nets par mois, se vivent comme les « dindons » d’un système dont ils financent largement le fonctionnement sans en percevoir les bénéfices proportionnels. L’alourdissement de l’impôt sur le revenu, la flambée du coût du logement et le retour de l’inflation ont nourri un sentiment diffus de déclassement.
Dans ce contexte, la question se pose avec acuité pour les territoires ultramarins, et singulièrement pour la Guadeloupe et la Martinique :
la classe moyenne antillaise peut-elle à son tour se dissoudre sous l’effet des mêmes dynamiques ?
À première vue, le tableau local apparaît moins sombre. La classe moyenne guadeloupéenne et martiniquaise, issue du processus de départementalisation et de l’extension du modèle social français, demeure numériquement centrale et économiquement structurante. Elle constitue une singularité dans l’espace caribéen, où la polarisation sociale est souvent plus marquée.
Le socle de cette classe moyenne repose en grande partie sur les professions intermédiaires et l’emploi public. Enseignants, infirmières, techniciens, agents de la fonction publique, cadres moyens, artisans et commerçants forment un tiers de l’emploi total, avec un salaire net moyen avoisinant 2 800 euros à temps complet. Les chefs d’entreprises et professions libérales constituent les catégories supérieures.
Ce modèle, consolidé à partir des années 1970 par la décentralisation et la montée en puissance du tertiaire, a amorti les chocs liés à la mondialisation. L’épargne des ménages et un endettement relativement contenu témoignent d’une certaine solidité.
Les marqueurs symboliques de cette stabilité sont visibles : progression du départ en vacances, accession à la propriété, investissement éducatif massif. La croyance dans l’ascension sociale par le diplôme demeure forte.
Pourtant, cette robustesse pourrait masquer des fragilités structurelles. La dépendance à la dépense publique, la concentration des revenus intermédiaires dans la fonction publique et l’étroitesse du tissu productif privé constituent des vulnérabilités potentielles.
Si la France hexagonale poursuit une trajectoire de rigueur budgétaire, les transferts financiers vers les outre-mer pourraient être questionnés.
Une réforme profonde du modèle social français aurait des répercussions immédiates sur les équilibres locaux.
La vie chère, l’inflation importée, la hausse du logement et la transformation numérique fragilisent progressivement le revenu disponible. Le risque n’est pas une disparition brutale, mais un effritement progressif.
Le déclassement constitue la menace principale : peur de ne plus transmettre un patrimoine, de voir les enfants confrontés à un marché du travail saturé, de perdre la stabilité acquise.
La singularité antillaise réside dans l’épaisseur de sa classe moyenne et dans son rôle de pivot social. Sa disparition paraît improbable à court terme, mais son déclassement progressif constitue un scénario crédible si aucune stratégie d’adaptation n’est engagée.
L’avenir dépendra de la capacité des territoires à diversifier leur base productive, à consolider les emplois qualifiés hors du périmètre public et à préserver la promesse éducative.
Il convient de replacer cette trajectoire dans le temps long de la départementalisation engagée en 1946. En près de quatre-vingts ans, ces territoires sont passés d’économies de plantation à des sociétés structurées autour d’un vaste secteur tertiaire et d’une classe moyenne numériquement centrale.
Ce modèle constitue un hybride original, combinant intégration au système redistributif français et inscription dans un environnement régional inégalitaire.
Déséquilibrer brutalement cet édifice par des décisions précipitées fragiliserait l’élément central qui en assure la solidité : la classe moyenne.
Toute rupture rapide aurait des effets systémiques sur la demande intérieure, les petites entreprises locales et la cohésion sociale.
Cela ne signifie pas qu’aucune évolution ne soit souhaitable. Les défis contemporains imposent des ajustements. Mais les transformations réussies sont celles qui s’inscrivent dans la durée.
Le modèle antillais repose sur un contrat social implicite : protection, mobilité sociale par l’école, stabilité institutionnelle et redistribution.
En définitive, l’originalité du modèle économique et social antillais tient à son équilibre singulier entre intégration nationale et identité insulaire.




