Un point de bascule historique
Nous sommes à un point de bascule avec le changement de paradigme économique induit par le nouvel ordre mondial et l’intelligence artificielle, avec pour conséquence directe la remise en cause du modèle de la départementalisation, en corrélation avec la question statutaire. La Guadeloupe et la Martinique se trouvent aujourd’hui à la croisée de plusieurs ruptures historiques qui, mises bout à bout, annoncent la fin progressive d’un modèle économique hérité de la départementalisation et l’entrée, contrainte plus que choisie, dans un nouveau paradigme façonné par la révolution numérique et l’intelligence artificielle.
L’intelligence artificielle, menace silencieuse du modèle social
L’intelligence artificielle va bouleverser le socle du financement du modèle social de la départementalisation en Guadeloupe et en Martinique, mais ce sujet reste largement absent du débat public. L’IA s’impose déjà dans de nombreuses activités, modifiant profondément l’organisation du travail. Elle nous oblige également à repenser la fiscalité, dimension essentielle dont personne ne parle réellement.
La fin du contrat travail–revenu
L’économie repose historiquement sur un contrat simple : l’échange du travail, mental ou physique, contre un salaire. Si les machines deviennent capables d’effectuer une grande partie du travail mental, plus efficacement et à moindre coût, ce contrat se fragilise. Le lien entre contribution individuelle et revenu devient flou, annonçant une rupture structurelle du modèle économique.
Vers un modèle économique post-IA
Dans ce scénario, il devient indispensable de repenser des piliers entiers du système économique : fiscalité, protection sociale, mécanismes de redistribution et émergence de revenus partiellement ou totalement détachés de l’emploi traditionnel. Le véritable défi ne sera plus la création de richesse, mais sa distribution.
Un tissu économique local à bout de souffle
Depuis plusieurs années, les signaux d’essoufflement du système économique local se multiplient. Difficultés de trésorerie des entreprises, érosion des fonds propres et atonie de l’investissement privé traduisent un tissu productif affaibli. Les centres-villes se vident, victimes de la concurrence des zones périphériques et du e-commerce.
Des finances publiques locales sous tension
À cette crise économique s’ajoute une situation financière publique préoccupante. Depuis plus de vingt ans, certaines collectivités antillaises sont durablement en déficit, en raison d’une dérive structurelle des dépenses de fonctionnement. L’augmentation continue des prélèvements obligatoires atteint aujourd’hui ses limites.
La fin du ‘quoi qu’il en coûte’
Le cadre macroéconomique national se durcit brutalement. La France n’a plus la capacité d’emprunter massivement. La rigueur budgétaire annoncée limitera les transferts financiers vers l’outre-mer, remettant en cause un modèle largement fondé sur la dépense publique et les transferts sociaux.
Le sous-investissement, racine du mal
Le sous-investissement chronique des Antilles résulte d’arbitrages politiques ayant privilégié la gestion du quotidien au détriment de l’investissement productif. Sans stratégie d’investissement massive, cohérente et durable, les économies antillaises resteront enfermées dans la stagnation.
Une rupture technologique sans précédent
L’irruption de l’intelligence artificielle constitue une rupture sociétale majeure. L’IA générative s’attaque désormais au travail cognitif. Une part significative des emplois administratifs est fortement automatisable, menaçant durablement l’emploi dans les territoires à faible revenu.
Des impacts sociaux massifs et genrés
Cette mutation n’est pas neutre socialement. Les femmes, surreprésentées dans les métiers administratifs, seront proportionnellement plus touchées. La précarisation du travail et l’obsolescence rapide des compétences font peser un risque majeur d’exclusion durable de l’emploi.
Quand le travail devient optionnel
Les scénarios les plus sombres évoquent l’émergence d’un revenu universel d’existence pour une population active partiellement exclue de l’emploi. Ce modèle, longtemps théorique, est désormais pris au sérieux par les acteurs de la révolution technologique.
Une économie incompatible avec l’ère post-IA
Le modèle économique hérité de la départementalisation, fondé sur la dépense publique, l’importation massive et la protection sociale compensatrice, est incompatible avec l’économie post-IA. L’enjeu central devient la répartition de la richesse dans un monde où le travail humain est partiellement optionnel.
Anticiper ou subir
Pour la Guadeloupe et la Martinique, l’alternative est claire : subir ce basculement au risque d’une marginalisation accrue, ou anticiper en repensant radicalement leurs priorités économiques, sociales et institutionnelles. C’est en ce sens que nous réitérons notre avertissement sur l’inadéquation de l’autonomie de l’article 74 face aux mutations induites par la révolution en cours.
Conclusion : une crise de civilisation en gestation
À défaut d’anticipation, la rupture technologique pourrait transformer une crise économique chronique en une crise institutionnelle et de civilisation, révélant les limites d’un modèle économique et social à bout de souffle face à l’irrésistible avancée de l’intelligence artificielle, appelée à atteindre sa maturité à l’horizon 2028.
An nou Pwan digad !
Jean-Marie Nol
Économiste et juriste en droit public




