Nous utilisons chaque jour des services numériques devenus indispensables : moteurs de recherche, messageries, réseaux sociaux, plateformes de streaming, assistants intelligents. Pourtant, derrière ces outils familiers se joue un basculement profond : celui d’une dépendance structurelle à des entreprises technologiques privées, principalement américaines, qui contrôlent aujourd’hui l’essentiel des infrastructures de l’Internet mondial.
La formule provocatrice – « On est une colonie numérique américaine » – employée récemment par l’analyste Fabrice Epelboin, ne relève pas d’une simple exagération rhétorique. Elle désigne une asymétrie réelle : nos données, nos communications, notre débat public et même nos infrastructures économiques reposent sur des architectures dont nous ne maîtrisons ni les règles ni la gouvernance.
Un contrôle privé des fonctions publiques
Les grandes plateformes ne sont plus de simples entreprises commerciales. Elles hiérarchisent l’information, déterminent la visibilité des contenus, collectent des volumes massifs de données et arbitrent ce qui peut ou non circuler dans l’espace public numérique.
Même lorsque l’Union européenne tente de réguler ces acteurs, notamment via le Digital Services Act (DSA), le pouvoir opérationnel demeure largement entre les mains d’entreprises privées qui contrôlent les algorithmes et les flux d’information.
La vie privée, ressource exploitée
Le modèle économique dominant repose sur l’extraction et l’analyse des données comportementales. Chaque clic, chaque déplacement, chaque interaction nourrit une économie de la prédiction et du ciblage. La vie privée n’est plus seulement protégée par le droit : elle est devenue une matière première.
Les scandales liés au micro-ciblage électoral ont démontré que ces données peuvent également devenir des instruments d’influence politique.
L’intelligence artificielle : un accélérateur de concentration
L’essor de l’intelligence artificielle accentue cette concentration de pouvoir. Les modèles les plus performants nécessitent des infrastructures colossales et des volumes massifs de données. Peu d’acteurs disposent de ces capacités, renforçant la dépendance technologique des États.
Cette concentration crée une asymétrie stratégique : la souveraineté politique devient difficile sans souveraineté numérique.
Un enjeu démocratique
La question n’est pas technologique, mais politique. On ignore qui gouverne l’espace numérique , les règles de visibilité. Qui contrôle les infrastructures critiques ? Si ces décisions échappent au débat démocratique, alors la dépendance numérique devient une fragilité institutionnelle.
Reprendre la main suppose de considérer le numérique comme une infrastructure stratégique, au même titre que l’énergie ou les transports, et d’engager un véritable débat public sur la souveraineté technologique.
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