Une violence qui n’est plus accidentelle mais structurelle
La société antillaise, et singulièrement la Guadeloupe, semble aujourd’hui engagée dans un processus de délitement profond dont la montée spectaculaire de la violence juvénile n’est que la manifestation la plus visible et la plus tragique. Les faits divers se succèdent à un rythme qui sidère autant qu’il inquiète : meurtres par arme à feu, règlements de comptes, banalisation de la mort violente dans des communes autrefois perçues comme paisibles. Le quatrième décès par balle enregistré dès les premières semaines de l’année en Guadeloupe n’est pas un accident de parcours, ni un simple échec ponctuel des politiques de sécurité publique. Il est le symptôme d’une rupture beaucoup plus profonde, enracinée dans les transformations économiques, sociales et morales imposées depuis plusieurs décennies par le modèle néolibéral français et sa déclinaison ultramarine.
L’impuissance sécuritaire face à l’effondrement du lien social
Face à cette violence devenue structurelle, l’impuissance affichée de l’État et des élus locaux nourrit un sentiment de sidération collective. Pourtant, cette impuissance n’est pas seulement institutionnelle, elle est conceptuelle. Croire que l’augmentation des effectifs de police ou de gendarmerie suffira à enrayer une dynamique aussi lourde relève de l’illusion. Aucun dispositif sécuritaire ne peut réparer ce que le tissu social a cessé de produire : du lien, de la reconnaissance, des horizons collectifs. En France, l’État social a été détruit par le néolibéralisme. L’État social est une construction historique de la départementalisation aux Antilles, adossée à quatre piliers : la protection sociale, la réglementation du travail, les services publics et les politiques économiques. Or ces piliers vacillent aujourd’hui sous la pression du néolibéralisme et de ses effets pervers d’égoïsme et d’individualisme. Le résultat est sans appel : plus rien ne fonctionne, à l’exception de l’accumulation des richesses au profit des plus aisés.
Du retrait de l’État social au chacun pour soi
Le mal est plus ancien, plus diffus, et surtout plus profond. Le ver est dans le fruit, car la société antillaise a progressivement intériorisé un modèle économique et moral fondé sur la concurrence, la responsabilité individuelle et la maximisation des intérêts personnels, au détriment de la solidarité et du bien commun. La formule est brutale mais éclairante : plus de délinquance et moins de social. Le recul de l’État-providence, amorcé dès les années 1980 dans l’Hexagone et mécaniquement répercuté dans les territoires ultramarins, a laissé place à une société où chacun est sommé de devenir l’entrepreneur de sa propre survie.
Une jeunesse sans médiation dans une société de la frustration
Dans un contexte de chômage endémique, de précarité massive et de perspectives économiques atrophiées, cette injonction produit mécaniquement de la frustration, de la colère et, chez les plus jeunes sans repères ni éducation, une violence sans possibilité de médiation. Lorsque l’école ne tient plus sa promesse d’ascension sociale, lorsque la famille tombe en déliquescence, lorsque le travail ne garantit ni dignité ni stabilité, lorsque les institutions apparaissent lointaines ou indifférentes, la loi du plus fort tend à remplacer la loi de la convivialité commune.
Le triomphe des égoïsmes et la fin des protections collectives
Les analyses du sociologue Camille Peugny sur le triomphe des égoïsmes résonnent avec une acuité particulière aux Antilles. Alors qu’il garantissait à tous une protection contre les principaux risques sociaux – maladie, chômage, précarité, vieillesse – l’État social né à la fin de la Seconde Guerre mondiale s’est peu à peu replié depuis les années 1980. Aujourd’hui, le fait marquant est le désengagement de l’État français en outre-mer. Comme l’alertait Robert Castel, lorsque l’État social se retire, c’est le lien social lui-même qui risque de se déliter, ouvrant la voie à une compétition sociale généralisée.
Classes moyennes et diffusion du logiciel néolibéral
L’égoïsme comme contrainte sociale généralisée progresse à mesure que recule l’État social, notamment parmi les classes moyennes supérieures. Leur adhésion accrue aux principes de responsabilité individuelle et de méritocratie contribue à diffuser ce nouveau logiciel idéologique dans l’ensemble du corps social. Les classes populaires sont contraintes de devenir auto-entrepreneuses de leur propre précarité, tandis que les transformations du travail liées au numérique et à l’intelligence artificielle fragmentent les collectifs.
Violence juvénile et crise existentielle
Robert Castel l’avait souligné dès les années 1990 : le retrait de l’État social ne provoque pas seulement une perte matérielle, mais une rupture du lien social. Aux Antilles, cette rupture se traduit par une violence juvénile qui n’est pas seulement criminelle, mais existentielle. Elle est le produit d’une société qui ne sait plus offrir de récit commun ni de perspective crédible à sa jeunesse. Dans une économie atone, où chacun lutte pour sa part d’un gâteau qui ne grossit plus, la concurrence remplace la solidarité.
Individualisme, angoisse moderne et société fragmentée
À cette crise sociale s’ajoute une crise ontologique nourrie par les bouleversements technologiques, les peurs liées à l’intelligence artificielle, les tensions géopolitiques et l’urgence climatique. Alexis de Tocqueville avait déjà pressenti ce danger : l’individualisme, en se généralisant, finit par se muer en égoïsme, desséchant les vertus publiques et détruisant progressivement les ressorts de la vie collective.
Pour un sursaut collectif face au risque d’ensauvagement social
La société antillaise se trouve à un carrefour historique. Le délitement actuel n’est pas une fatalité, mais il ne pourra être enrayé sans une remise en question profonde du modèle économique et social dominant. Tant que l’égoïsme restera la norme implicite et que la réussite individuelle primera sur la cohésion collective, la violence continuera de prospérer. Reconnaître le vide existentiel actuel peut toutefois constituer le point de départ d’une prise de conscience collective, ouvrant la voie à la reconstruction d’un projet de société fondé sur la justice sociale, l’enracinement et un horizon commun.




