La continuité territoriale est souvent présentée comme un principe intangible de l’égalité républicaine. Pourtant, lorsqu’on compare les dispositifs existants, une évidence s’impose : tous les territoires ne sont pas égaux face à la mobilité. La comparaison entre la Corse et les Antilles-Guyane est, à cet égard, éclairante — et dérangeante.
En Corse, la continuité territoriale est pensée comme une politique d’aménagement du territoire.
Elle agit directement sur l’offre de transport : obligations de service public, encadrement des liaisons aériennes et maritimes, régulation des tarifs. L’objectif est clair : garantir à l’ensemble des résidents un accès stable, prévisible et abordable au continent. La mobilité y est conçue comme un droit collectif, structurant l’économie, la cohésion sociale et l’attractivité du territoire.
Dans les Antilles et en Guyane, la logique est radicalement différente.
La continuité territoriale y prend la forme d’une aide sociale ciblée, principalement portée par LADOM. Elle intervient a posteriori, pour compenser partiellement des billets d’avion soumis aux logiques du marché. Les prix flambent, l’offre est concentrée, et l’aide publique ne suffit plus à absorber le choc. Résultat : la mobilité devient incertaine, conditionnelle, souvent inaccessible à ceux qui en ont pourtant le plus besoin.
La différence n’est pas seulement budgétaire. Elle est philosophique et politique.
En Corse, l’État accepte d’agir sur les règles du marché pour garantir l’égalité territoriale. Dans les Outre-mer, il se contente de corriger marginalement les effets du marché, comme si l’éloignement océanique relevait d’une contrainte individuelle plutôt que d’une responsabilité collective.
Cette asymétrie a des conséquences concrètes.
En Martinique, en Guadeloupe ou en Guyane, se déplacer vers l’Hexagone pour étudier, se soigner, travailler ou maintenir des liens familiaux relève souvent du parcours du combattant. En Guyane, l’éloignement extrême et la dépendance quasi exclusive à l’aérien rendent la situation encore plus brutale. Là où la Corse bénéficie d’une continuité territoriale intégrée à sa stratégie de développement, les Outre-mer subissent une mobilité contrainte, source d’inégalités durables.
On objectera que la géographie n’est pas la même.
C’est précisément pour cette raison que l’inégalité est choquante. Plus la distance est grande, plus la compensation devrait être forte. Or, c’est l’inverse qui prévaut. La continuité territoriale ultramarine est pensée à minima, sous contrainte budgétaire, sans vision d’ensemble, laissant aux collectivités locales — souvent exsangues — le soin de combler les manques.
La comparaison avec la Corse révèle ainsi une vérité difficile à admettre : l’égalité territoriale est appliquée à géométrie variable.
Là où la mobilité est reconnue comme un levier stratégique pour certains territoires, elle est traitée ailleurs comme une charge sociale à contenir.
Faire de la continuité territoriale un véritable droit pour les Antilles et la Guyane suppose un changement de paradigme. Il ne s’agit plus seulement d’aider quelques publics ciblés, mais de réguler structurellement le transport, de sécuriser les tarifs, de garantir l’accès pour tous. Autrement dit, d’appliquer aux Outre-mer ce qui existe déjà pour la Corse.
À défaut, la continuité territoriale restera un slogan républicain vidé de sa substance. Et l’océan continuera de peser plus lourd que l’égalité.
— Gdc




