Le succès du modèle ultramarin fondé sur l’import-distribution repose sur la maîtrise logistique, la concentration capitalistique et la puissance commerciale. Mais peut-on transposer cette réussite dans un modèle de production endogène ? Une telle mutation suppose des transformations économiques, structurelles, fiscales et culturelles profondes. Analyse des conditions nécessaires.
Pendant des décennies, l’économie martiniquaise s’est structurée autour d’un modèle d’importation-distribution.
Ce système, performant dans sa logique interne, s’appuie sur la maîtrise des flux, la centralisation des achats, la mutualisation logistique et la concentration des marges. Il permet des économies d’échelle adaptées à un marché insulaire contraint.
Passer à un modèle de production endogène ne consiste pas simplement à produire localement. Il s’agit de reconstruire un écosystème complet : énergie, foncier, compétences, financement, chaînes de valeur et accès aux marchés. Sans cohérence systémique, la production locale reste marginale et fragile.
Des coûts structurels à corriger.
L’énergie représente un facteur déterminant. La baisse et la stabilisation du coût industriel via l’autoproduction photovoltaïque, le stockage et l’efficacité énergétique sont des prérequis incontournables. L’eau, ressource stratégique pour l’agriculture et l’agro-transformation, doit également être sécurisée.
La logistique constitue un autre maillon critique :
Plateformes mutualisées, chaîne du froid performante, optimisation portuaire et inter-îles sont indispensables pour réduire les coûts unitaires. Enfin, l’accès au foncier productif doit être facilité par des zones industrielles viabilisées et des procédures simplifiées.
Réformer l’architecture fiscale est tout aussi essentiel.
Un modèle productif exige une fiscalité orientée vers l’investissement : amortissement accéléré des équipements, crédits d’impôt ciblés sur la robotisation et exonérations sur l’emploi productif qualifié.
La réforme intelligente de l’octroi de mer constitue un enjeu central.
Les intrants productifs devraient être faiblement taxés afin de ne pas pénaliser la production locale, tandis que les produits finis concurrents pourraient faire l’objet d’une modulation protectrice encadrée.
La production endogène ne peut prospérer sans transformation locale.
L’agro-transformation, le conditionnement, la surgélation ou la conserverie permettent de capter davantage de valeur ajoutée. Des outils mutualisés – laboratoires qualité, ateliers partagés, unités de transformation – renforcent la compétitivité des PME.
La commande publique peut jouer un rôle moteur
En sécurisant des débouchés pluriannuels, notamment via la restauration collective. Ces contrats garantissent les volumes nécessaires à la bancabilité des investissements.
Contrairement au commerce, l’industrie nécessite des cycles longs et un financement stable.
La création de fonds d’investissement régionaux orientés vers l’industrie et l’agro-transformation, accompagnés de garanties publiques, permettrait de sécuriser les projets structurants.
Plusieurs filières apparaissent prioritaires :
L’agro-transformation et la souveraineté alimentaire réaliste ; les énergies renouvelables et services énergétiques ; l’économie circulaire et les matériaux bas carbone ; l’industrie légère et la maintenance ; le numérique et les services exportables ; ainsi qu’un tourisme à forte valeur ajoutée locale intégrant des circuits courts.
Les conditions subjectives d’une mutation stratégique.
Au-delà des prérequis techniques, la réussite d’un plan de mutation stratégique dépend de conditions subjectives déterminantes.
La première tient à l’idéologisation extrême du débat économique en Martinique.
Les acteurs politiques et économiques évoluent trop souvent dans des logiques de confrontation où la suspicion remplace la coopération stratégique. Or un modèle productif exige stabilité, confiance et capacité de compromis durable.
La deuxième condition renvoie aux problématiques non résolues issues de l’histoire :
esclavage, société de plantation, concentration foncière, formes contemporaines de dépendance néocoloniale. Ces héritages structurent encore les représentations collectives et alimentent la défiance envers l’accumulation capitalistique. Sans travail lucide sur ces fractures historiques, toute stratégie de mutation restera perçue comme la reproduction d’un ordre ancien.
Troisième condition : le retard accumulé dans plusieurs secteurs structurels
– eau, énergie, formation technique, logistique, gouvernance publique. Au-delà des infrastructures, il existe aussi un retard dans les cultures professionnelles : faible coopération inter-entreprises, insuffisante culture industrielle, cloisonnement institutionnel.
Enfin, la mutation économique suppose une transformation des mentalités.




