Le 5 novembre 2025, la Journée de l’ingénierie organisée par la DEAL Martinique n’a pas seulement réuni des professionnels de l’aménagement autour de sujets techniques. Elle a mis en lumière un enjeu plus profond : en Martinique, le développement durable se joue autant dans les ambitions affichées que dans la capacité collective à concevoir, instruire et faire aboutir les projets. Derrière les procédures environnementales, c’est bien la question de la méthode, de la coordination et de l’ingénierie territoriale qui est posée.
Des projets sous tension dans un territoire contraint
Dans un territoire soumis à de fortes contraintes, chaque projet d’aménagement s’inscrit dans un équilibre délicat. Insularité, rareté du foncier, exposition aux risques naturels, exigences climatiques et environnementales élevées : les porteurs de projets doivent composer avec un cadre dense, parfois perçu comme difficilement lisible.
Les échanges de la Journée ont confirmé une réalité largement partagée sur le terrain : les délais s’allongent, les incompréhensions persistent et les projets peinent parfois à sortir, non par manque de volonté, mais faute d’anticipation et de dialogue suffisant.
À l’origine de cette initiative, la DEAL Martinique a justement voulu répondre à ce constat. « Le projet est né simplement de l’écoute des partenaires et des différentes parties prenantes, d’une insuffisance de connaissance des procédures », explique Stéphanie Mathey, directrice de la DEAL Martinique. L’idée était claire : créer un espace où les acteurs pourraient mieux se comprendre pour éviter que la complexité réglementaire ne devienne un facteur de blocage.
Quand les procédures environnementales deviennent un point de friction
Les procédures environnementales se sont rapidement imposées comme un point de friction central. Évaluation environnementale, séquence Éviter–Réduire–Compenser, loi sur l’eau, espèces protégées : ces dispositifs sont essentiels pour préserver les ressources et les milieux, mais leur appropriation reste inégale.
Bertrand Galtier, représentant de l’IGEDD et de la MRAe, a rappelé lors de la plénière les attendus de ces démarches et pointé des lacunes récurrentes dans les études d’impact, souvent liées à une anticipation insuffisante en amont des projets.
Sur le terrain, cette difficulté se traduit concrètement. Du point de vue des entreprises, la complexité des procédures peut avoir des effets directs sur l’activité. « Nous sommes souvent en bout de chaîne, et lorsque les procédures sont mal maîtrisées, les chantiers s’arrêtent. Les entreprises deviennent alors des victimes collatérales », observe Jean-Yves Bonnaire, secrétaire général de la FRBTP Martinique. Une situation qui renforce le besoin de clarification et de sécurisation des parcours de projet.
Pour les services instructeurs et les collectivités, l’enjeu est similaire, mais vu sous un autre angle. Alexis Cefber, cheffe du service SCUBA à la DEAL Martinique et pilote de l’événement, souligne la nécessité de mieux articuler les rôles : « Il était important de créer une instance de dialogue entre bureaux d’études, maîtres d’ouvrage et services instructeurs pour rendre l’aménagement plus fluide et plus rapide. Les projets prennent du temps à sortir, et il fallait se parler, mieux se connaître. »

L’ingénierie territoriale, levier discret mais déterminant
La Journée de l’ingénierie a ainsi déplacé le regard : le développement durable n’apparaît plus seulement comme une somme de normes à respecter, mais comme un objectif qui dépend directement de la qualité de l’ingénierie mobilisée. « Partager les bonnes pratiques, comprendre les contraintes des uns et des autres, tirer des leçons collectives : c’est indispensable pour faire progresser le métier de l’aménagement durable », estime Cyril Eichelbrenner, directeur des opérations de SUEZ Consulting.
Les échanges ont également mis en évidence l’importance de la formation et de la montée en compétences. Pour Doris Joseph Marie-Luce, responsable du service environnement et cadre de vie à la mairie du Lamentin, cette journée répondait à un besoin très concret : « Je voulais mieux comprendre les contraintes administratives et les difficultés vécues par mes collègues sur les autorisations environnementales, pour voir comment construire ensemble des projets pour demain. » Une approche qui montre que la transition écologique passe aussi par une meilleure compréhension mutuelle entre acteurs publics et privés.
De la concertation à une feuille de route collective
Au fil des ateliers, trois thématiques majeures ont structuré les discussions : la construction résiliente, les procédures environnementales et le foncier durable. À chaque fois, les mêmes constats sont revenus : des règles nombreuses, parfois mal connues, mais aussi des marges de progrès réelles. « Les procédures sont nombreuses et parfois complexes. L’enjeu, c’est de les faire connaître, de les simplifier quand c’est possible et surtout d’accompagner, pour que les projets puissent sortir collectivement », résume Olivier Bourgeois, chargé de mission au service SCUBA.
Au-delà des aspects techniques, c’est bien une question de gouvernance qui transparaît. Pour Gregory Demaret, directeur de l’infrastructure et de l’urbanisme opérationnel à la CACEM, la Journée a joué un rôle essentiel de mise en réseau : « C’était un lieu de partage entre acteurs publics et privés, État et collectivités, où chacun pouvait exposer son point de vue et confronter ses expertises. » Une condition indispensable pour adapter les cadres nationaux aux réalités locales.
Les propos conclusifs des organisateurs ouvrent d’ailleurs une perspective claire. L’objectif n’est pas seulement de constater ce qui ne fonctionne pas, mais de faire émerger une feuille de route collective. Il s’agit de diffuser les bonnes pratiques, d’adapter certaines normes, de porter les spécificités martiniquaises auprès des partenaires institutionnels et des ministères, afin de construire un cadre réglementaire plus opérationnel sans renoncer aux exigences environnementales.

Une transition qui se construit aussi en amont des projets
En filigrane, la Journée de l’ingénierie rappelle une évidence souvent sous-estimée : en Martinique, le développement durable ne dépend pas uniquement des objectifs climatiques ou environnementaux affichés, mais de la capacité du territoire à se doter d’une ingénierie lisible, partagée et résiliente. Plus qu’un événement ponctuel, cette rencontre marque un jalon dans une transformation des pratiques appelée à se poursuivre, si la transition écologique veut réellement passer de l’intention à l’action.
©image : DEAL Martinique




