Alors que la distillerie du Carbet vient d’être de nouveau récompensée au Salon international de l’Agriculture, un projet d’élargissement routier mené par la municipalité met en péril son terroir AOC, sa certification bio et ses 38 emplois. Dix organisations économiques de Martinique tirent la sonnette d’alarme.
Par Philippe PIED
Il y a quelque chose de profondément illogique dans la situation que traverse aujourd’hui la distillerie Neisson.
Fin février 2026, au Salon international de l’Agriculture à Paris, la maison du Carbet décrochait une médaille d’or pour son rhum élevé sous-bois et une médaille d’argent pour son rhum blanc bio Mapipi – s’ajoutant à un palmarès de plus de 200 distinctions internationales. Reconnue par les instances nationales comme un modèle d’excellence, labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant, seule distillerie de Martinique à détenir ce titre, Neisson se retrouve pourtant menacée dans son existence même par un projet d’élargissement de route communale. L’absurdité de la situation n’échappe à personne : d’un côté, la République célèbre ce joyau industriel ; de l’autre, une collectivité locale engage des travaux qui pourraient le détruire.
Une mobilisation inédite du monde économique
Le communiqué de presse conjoint publié cette semaine par dix organisations patronales et professionnelles de Martinique a valeur de signal d’alarme. L’AMPI, la Chambre d’Agriculture, la CCI Martinique, la CMA, le Coderum, Contact-Entreprises, la CPME, le MEDEF, le SDAORAM et SICA Canne Union – soit la quasi-totalité du tissu économique organisé de l’île – s’unissent pour dénoncer une situation qu’ils jugent inacceptable.
L’objet de leur colère : un projet d’élargissement de la route communale de Belfond, au Carbet, qui passerait de 2,50 mètres à 4,50 mètres de large sur 3 kilomètres, traversant les parcelles de canne à sucre bio de la distillerie. Un projet dont le coût avoisine 1,4 million d’euros d’argent public, pour une voie qui dessert actuellement une vingtaine de véhicules par jour.
« Sacrifier un site comme Neisson est un contre-signal majeur dans un contexte national de réindustrialisation. »
Extrait du communiqué commun des dix organisations économiques
Derrière la route, la spéculation foncière ?
Car c’est bien là que réside le fond du problème. La largeur de 4,50 mètres constitue le minimum réglementaire pour desservir de nouveaux permis de construire. Derrière l’argument de la déserte des riverains et du délestage de la RN2, c’est un projet d’urbanisation des terrains en amont de la distillerie qui se profile, avec potentiellement des lotissements individuels et collectifs. Le maire du Carbet, Jean-Claude Ecanvil, ne s’en cache d’ailleurs pas : la commune est « en train de se développer, tout particulièrement le quartier de Belfond ».
Il faut dire les choses clairement : il y a des choix à faire.
Peut-on, au nom d’un développement résidentiel dont l’urgence reste à démontrer, sacrifier une entreprise qui exporte 100 000 bouteilles par an, du Japon aux États-Unis, qui fait vivre 38 familles et qui porte l’image de la Martinique à l’international ? La question mérite d’être posée avec la gravité qu’elle impose.
Un terroir AOC et bio directement menacé
Les expertises agro-économiques, notamment celle du laboratoire LAMS dirigé par Emmanuel Bourguignon, spécialiste international des sols, sont formelles. L’installation de buses d’évacuation des eaux pluviales canalisera les eaux directement dans les parcelles bio, provoquant érosion et perte de sol chronique. Le passage de 20 à plus de 100 véhicules par jour – soit une augmentation de 500 % du trafic – entraînera une accumulation de métaux lourds et d’hydrocarbures dans les champs. Des polluants directement incompatibles avec la certification biologique et l’appellation d’origine contrôlée, les deux piliers de la valeur ajoutée de Neisson.
On mesure ici toute l’absurdité : la même canne à sucre bio qui permet à Neisson de briller à Paris, sous les feuilles de chêne dorées du Concours Général Agricole, est celle qui risque d’être détruite par le béton et le ruissellement. La distillerie, fondée en 1932, a engagé depuis 2012 la conversion intégrale de ses 49 hectares en agriculture biologique. Ce travail patient, reconnu nationalement, serait réduit à néant.
Une bataille juridique qui s’enlise
Ce conflit ne date pas d’hier. Dès l’été 2024, la famille Neisson-Vernant avait saisi le tribunal administratif en référé pour obtenir la suspension des travaux. Le juge avait rejeté la demande en septembre 2024, estimant que les travaux n’empiétaient pas directement sur les parcelles agricoles. La distillerie avait immédiatement fait appel. Parallèlement, une pétition en ligne avait recueilli plusieurs milliers de signatures en quelques jours.
Aujourd’hui, la mobilisation franchit un cap. Ce n’est plus seulement la famille Neisson qui se bat : c’est l’ensemble du monde économique martiniquais qui se dresse pour exiger la suspension immédiate des travaux longeant les parcelles, la réalisation d’études d’impact environnementales et économiques approfondies, et un véritable dialogue entre les collectivités et les industriels.
L’enjeu dépasse Neisson
Au-delà du cas Neisson, cette affaire pose une question fondamentale pour la Martinique :
…quelle place accordons-nous à notre appareil productif face à la pression de l’urbanisation ?
Comme le souligne le communiqué des organisations économiques, la mise en place de travaux d’infrastructure sans consultation préalable des acteurs économiques constitue une menace récurrente pour les industries de transformation martiniquaises.
Dans un territoire où l’on parle sans cesse de souveraineté alimentaire, de valorisation des productions locales et de résilience économique, il serait incompréhensible de laisser disparaître un fleuron comme Neisson pour construire quelques résidences supplémentaires. Il ne s’agit pas de s’opposer au développement urbain, mais d’exiger qu’il se fasse dans le respect de l’outil productif existant. La modernisation des infrastructures et la protection du patrimoine industriel ne devraient jamais être mises en opposition.

Neisson, c’est 93 ans d’histoire, 350 000 bouteilles par an, une présence sur les marchés les plus exigeants de la planète, et surtout le symbole d’une Martinique qui produit, qui exporte et qui rayonne. Sa protection n’est pas une option. C’est un choix de société.
Les signataires du communiqué commun
AMPI (Charles Larcher) • Chambre d’Agriculture (José Maurice) • CCI Martinique (Philippe Jock) • CMA Martinique (Henri Salomon) • Coderum (Jérôme Froget) • Contact-Entreprises (Jean-Yves Bonnaire) • CPME (Céline Rose) • MEDEF (Catherine Rodap) • SDAORAM (Marc Sassier) • SICA Canne Union (Justin Séraline)
Neisson en chiffres
Fondée en 1932 au Carbet • Labellisée Entreprise du Patrimoine Vivant (EPV) • Plus de 200 médailles internationales • 350 000 bouteilles produites par an • 38 emplois directs • Exporté aux USA, au Japon et en Europe • Seule distillerie indépendante familiale de Martinique • CGA 2026 : 1 médaille d’or (rhum élevé sous-bois) + 1 médaille d’argent (rhum blanc bio Mapipi)






