Il n’est nul besoin d’être du côté d’Emmanuel Macron pour ne pas voter pour la dame aux chats.

A vrai dire, votre appartenance politique ne compte pas ici (n’en prenez pas ombrage je vous prie). Car il ne s’agit pas de politique conventionnelle, puisque cette élection présidentielle n’a rien d’un choix politique partisan entre une offre et une autre.

Une fois n’est pas coutume : l’élection présidentielle française de 2022, en réalité, ne parle que de choix civilisationnel. Et ce n’est pas la dame aux chats qui dirait le contraire. D’ailleurs, le fait qu’un idéologue/polémiste lavant plus blanc que blanc ait obtenu 7% des voix au 1er tour le démontre, et en dit long sur le paysage mental hexagonal actuel.

Choix civilisationnel ? Soit la nation française demeure dans l’ensemble européen, soit elle rejoint les démocraties illibérales pro-Poutine qui ne devraient plus être comptées parmi les 27 pays européens de l’U.E.

La dame aux chats n’a jamais caché sa proximité et sa sympathie avec le dictateur russe, à l’instar de leur grand ami hongrois Viktor Orbán, lui-même à la tête d’une démocratie on ne peut plus illibérale, dont le racisme, l’antisémitisme, l’autoritarisme sont clairement exprimés.

LA DAME AUX CHATS, L’AUTRE ORBAN EN EUROPE

Poutine a besoin d’un autre Viktor Orbán pour torpiller la concorde et le projet européen déjà très fragilisés depuis le référendum avortif de 2005. Et s’offrir la dame aux chats signifierait la décapitation de la tête bicéphale européenne, ou, à terme, la disparition de ce que d’aucun appelle l’Europe-puissance, ou l’Europe de la défense ; c’est-à-dire une Europe protégée militairement par elle-même. Une Europe enfin carapacée, très loin d’être une réalité, puisque le gouvernement allemand vient de se doter de chasseurs américains plutôt qu’européens, dans le cadre d’une dotation de 100 milliards d’euros au budget de leur propre défense.

Ce que vise le dictateur russe n’est pas seulement l’expansion coloniale de « La Grande Russie » par l’annexion de l’entièreté de l’Ukraine, mais l’avènement d’une hyper-puissance chino-russe face à l’impérialisme américain et otanien en déliquescence. Car une fois l’Ukraine annexée sous une forme ou sous une autre, dès immédiatement après, l’hyper-puissance chino-russe se concentrera sur le cas de Taïwan. Taïwan qui scrute avec attention le sort qu’on lui promet, à travers la façon dont seul l’Occident devrait la défendre. Taïwan que les Américains surveillent comme le lait sur le feu, bien plus qu’à l’endroit des Ukrainiens de Zelensky, même si le président américain Joe Biden n’est pas avare de mots assez dures contre le système poutinien.

Ce à quoi nous assistons pendant que nous nous plaignons du prix du carburant et du manque d’huile de friture, est un bouleversement mondial aussi importante que la colonisation du monde par la vieille Europe, il y a plus de 500 ans. Le monde actuel, il faut en être prévenu, est en train de basculer dans un autre paradigme au cœur duquel la surdétermination de l’Occident et sa conception la moins injuste de la démocratie ne sont déjà plus.

LA GÉOPOLITIQUE EST LA CLÉ

Je constate que nous avons perdu l’attrait de ce type de considération géopolitique, dont tout le monde semble avoir perdu la fondamentalité du sens. Notamment dans le cercle de ce que l’on appelle le personnel politique, dont les propos sont souvent préfabriqués par des think tank animé par des gens … disons bien trop jeunes ou trop spécialistes de leur spécialité pour être en mesure de penser le monde tel qu’il a toujours été, au lieu du monde tel qu’il semble se présenter.

Ces derniers temps, en écoutant attentivement les spécialistes de la géopolitique et du projet expansionnistes guerriers de Poutine et de Xi Jinping, je me suis rappelé d’une prodigieuse conversation de trois heures ininterrompues avec une personnalité réunionnaise, probablement la seule de ce calibre, avec laquelle j’ai eu le plaisir et l’honneur d’échanger en 2008 : Paul Vergès, décédé en 2016. Comme je regrette l’absence de cet homme dont la clairvoyance et l’intelligence étaient hors normes ! Et pourtant je n’ai jamais été de son bord politique, puisque je me suis toujours borné à n’appartenir à aucun. En revanche, j’étais en pays de connaissance lorsque nous échangions sur l’avenir de notre ère géopolitique à l’horizon 2025.

D’ailleurs, au moment où je l’ai rencontré cet après-midi-là, à aucun moment le vocable « communisme » a été mentionné, contrairement à celui qui a ma préférence aujourd’hui : « l’autonomie énergétique », auquel tous les pays de la planète voudraient accéder avidement, à présent que Poutine exerce son chantage sur la marchandisation de son foutu gaz. Quelle perspicacité chez Paul Vergès, qui avait déjà tout compris, il y a près de 15 ans !

PAUL VERGÈS AVAIT DÉJÀ TOUT COMPRIS

Ecoutez et évaluez plutôt.

Sollicité sur sa façon de se déterminer par rapport à ses grandes décisions politiques, l’homme âgé alors de 83 ans m’explique, qu’à l’exemple de son père qui avait une expertise scientifique, il optait rapidement pour un regard d’ensemble et renseigné sur à la fois les données démographiques et – très novateur pour l’époque – sur les données climatiques en lien avec les nouvelles migrations. Il s’explique en prenant un exemple récent rencontrée lors d’une conférence des Régions maritimes européennes. Conférence dans laquelle avait été abordées les difficultés des pêcheurs du golfe de Botnie originaires de la Finlande et la Suède. Difficultés dont la source était le dégel des océans et de ses effets économiques négatifs ».

Paul Vergès me raconte qu’il a eu à interpeller l’assistance en faisant remarquer que « les conséquences du réchauffement sont beaucoup moins importantes dans ce golfe de Botnie qu’ici, dans l’Océan Indien ». Et l’octogénaire de m’expliquer son point de vue en ces termes que je veux rapporter ici : « Cela m’inspire qu’avant 2050 toutes les rives de l’Arctique seront libres de glace toute l’année. Sera ainsi réalisé le vieux rêve des tsars russes d’ouvrir la route du Nord-Est ou, pour les Américains, la route du Nord Est vers l’Asie. Si vous passez par le canal de Suez, l’itinéraire est de 23 000 km ; si la route par le nord est libre, il n’est plus que de 13 000 km. Nous allons donc connaître d’ici 2050 un détournement des flux maritimes qui passeront de l’Océan Indien vers le Nord de la planète. » Et le penseur politique d’enchaîner son analyse en insistant sur la meilleure prise en compte de ces données, pour que La Réunion soit en mesure de peser sur la nouvelle architecture géopolitique, en jouant un rôle important dans la « zone géographique indianocéanique », notamment en développant des contacts avec tous les pays concernés par ces « prochains flux », et en multipliant « nos relations économiques, culturelles avec notamment le pôle de l’Afrique australe et orientale (…) l’Inde et le sud-est asiatique ».

14 ans après, ces propos résonnent avec éloquence par sa force d’anticipation, notamment lorsque l’on constate combien Poutine s’en est servi pour se sevrer de sa relation avec l’Occident, en s’appuyant par ailleurs sur l’actuel dirigeant indien qui n’est en rien hostile envers l’attitude guerrière et expansionniste du tsar russe, bien au contraire.

LA DAME AUX CHATS VEUT DÉMANTELER L’EUROPE

Oui, c’est bien la géopolitique qui a déterminé l’entrée en guerre contre l’Ukraine. Un pays non intégré à l’OTAN, et non encore inclus à l’Union Européenne, un grand pays (considéré comme l’autre géant des céréales et des oléagineux) – plus grand que l’Hexagone -, peuplé de 44 millions d’âmes, pays « facile » à annexer pour Poutine, comme la Pologne l’a été pour Hitler en 1939. Dans les deux cas, il est question d’un « lebensraum » aussi fou qu’inutile (politique territorial expansionniste visant à agrandir le pays dans l’espace européen en niant la souveraineté des nations que l’on occupe et asservit).

Poutine a des partisans tout autour du globe, et hors de l’Occident. Si vous estimez qu’il faut le stopper au nom de la paix et de l’état de droit, vous devriez contribuer à empêcher que la dame aux chats vienne grossir les rangs de ceux qui fomentent le démantèlement de l’Europe, seul rempart contre l’ogre chino-russe, en attendant que l’Union Européenne parvienne à se doter  d’une armée, dont le chef de file est la France, seule puissance nucléaire parmi les 27 de l’U.E. Posez-vous donc la seule question essentielle : veut-on confier les 300 têtes nucléaires françaises (48000 Hiroshima) à la dame aux chats, l’alliée redevable de Poutine et pressée de rejoindre le rang des pays européens autocratiques ?

Vous voyez, je n’ai même pas abordé les différences des programmes en présence. Car vous savez comme moi combien le vote d’un second tour est un vote qui dépasse le froid raisonnement et la chaude lumière de l’analyse approfondie. Mais pour une fois, c’est précisément ce que vous allez devoir faire : réfléchir au lieu de laisser libre court à la déraison, à la colère, sans oublier les pensées magiques. Nous n’avons jamais été aussi proche d’une catastrophe civilisationnelle à l’échelle réunionnaise, française, européenne et mondiale.

Il n’est nul besoin d’aimer ou de haïr « Macron ». En réalité, nous n’avons pas d’autre choix si nous tenons à continuer à vivre dans un monde où il est encore possible de vivre sous le filao de la liberté de conscience, et ainsi être en mesure de continuer à râler pour la boîte de sardine trop onéreuse, le carburant trop cher, les retraites insuffisantes, les grandes faiblesses de l’école républicaine, le manque de reconnaissance de toutes les cultures et des identités régionales, les lenteurs incroyables de la machinerie des administrations, les riches toujours trop riches, et par-dessus tout le ciel pas assez bleu.

Patrick Singaïny

Ecrivain et essayiste.

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