Par la Rédaction — 25 mars 2026
Une tribune signée par un collectif d’intellectuels et de personnalités publiée dans Le Monde pointe le décalage croissant entre des élites politiques prisonnières de fantasmes identitaires révolus et des sociétés plurielles qui ne se reconnaissent plus dans les récits qu’on leur impose. De Paris à Washington, le vertige du retard culturel.
Le pays réel contre le pays imaginaire
Il y a quelque chose de vertigineux à observer les campagnes électorales de notre époque. D’un côté, des sociétés qui ont changé — métissées, plurilingues, mémorieusement complexes, attachées à une égalité réelle autant que formelle. De l’autre, une fraction croissante des élites politiques qui gouverne en regardant dans le rétroviseur, agitant le spectre d’un pays homogène qui n’a jamais véritablement existé, ou qui, s’il a existé, le doit à des violences que l’histoire a depuis condamnées.
C’est ce décalage que documente, avec une précision inquiète, une tribune publiée le 25 mars 2026 dans Le Monde, signée par un collectif d’intellectuels, de chercheurs et de personnalités institutionnelles — parmi lesquels Nicolas Cadène, Rokhaya Diallo et Akli Mellouli. Le constat est sans ambages : racisme, antisémitisme, islamophobie et nativisme progressent et se banalisent dans le débat politique français. La campagne des élections municipales de mars 2026 en a fourni de nouveaux exemples.
Mais les auteurs prennent soin de ne pas circonscrire le phénomène à l’Hexagone. Partout dans les grandes démocraties occidentales, écrivent-ils, une partie des élites politiques souffre du même « retard culturel ». Le diagnostic est global. Les remparts sont identiques. Et les mécanismes de résistance à la réalité aussi.
Bad Bunny contre MAGA : le même débat, deux rives de l’Atlantique
Pour illustrer leur propos, les signataires de la tribune choisissent un exemple en apparence décalé : Bad Bunny. L’artiste portoricain, qui en 2026 est devenu le premier hispanophone à remporter le Grammy du meilleur album et à assurer la mi-temps du Super Bowl, cristallise aux États-Unis le même débat identitaire que celui que l’islam et ses pratiquants suscitent en Europe.
Sa popularité colossale — il chante en espagnol, refuse l’assimilation linguistique comme ticket d’entrée dans la culture dominante — irrite prodigieusement la droite nativiste américaine. La journaliste conservatrice Megyn Kelly a tranché sans nuance lorsqu’un collègue britannique lui a rappelé que les États-Unis n’ont pas de langue officielle. Sa réponse, citée dans la tribune, est un condensé saisissant du fantasme : l’idée que les Britanniques auraient « perdu leur culture » au profit de « musulmans radicaux », et que les États-Unis entendent ne pas reproduire cette erreur, que les menacés soient hispaniques ou musulmans.
L’équivalence, soulignent les auteurs, est révélatrice d’un imaginaire clos sur lui-même : Bad Bunny « antiaméricain » ; citoyens européens d’origine étrangère soupçonnés de « ne pas appartenir pleinement à leur nation ». La même mécanique d’exclusion, les mêmes mots, les mêmes peurs.
La fiction du passé homogène
Ce qui unit ces discours des deux côtés de l’Atlantique, c’est la conviction — historiquement infondée — qu’il a existé un moment où les nations étaient uniformes, pures, mono-culturelles, et que cette homogénéité était garante de la cohésion sociale. La France de la régionalité écrasée, des langues minoritaires marginalisées, des Juifs assignés à résidence dans les préjugés n’était pas plus homogène. Elle était simplement hiérarchisée, et sa hiérarchie était invisible aux yeux de ceux qui en bénéficiaient.
Le collectif d’auteurs formule ce point avec netteté : « Aucune démocratie ne peut se maintenir sur un récit qui contredit la société qu’elle prétend représenter. » C’est là le cœur du problème. Quand le récit national est déconnecté de la réalité vécue par une part significative de la population, il ne crée pas de la cohésion mais de l’exclusion. Pas du lien mais de la méfiance. Pas de l’identité partagée mais de l’identité imposée.
La campagne municipale française de 2026 — à laquelle la tribune fait référence — en a fourni de nouvelles illustrations. Des discours de campagne qui ont flirté avec la dénonciation de l’ « invas ion » culturelle, des candidats qui ont joué sur la peur de l’étranger pour mobiliser des électorats rétractiles, des polémiques fabriquées autour de la visibilité religieuse. Pendant ce temps, dans les quartiers concernés, une jeunesse française de plein droit observe, avec une lassitude qui vire parfois au désengagement civique.
Le retard culturel : un phénomène structurel
Le concept de « retard culturel » mobilisé par les signataires n’est pas un jugement de valeur. Il désigne un décalage temporel : les élites politiques se forment, socialement et intellectuellement, dans un monde qui n’est plus tout à fait celui qu’elles gouvernent. Les grandes formations politiques européennes, qu’elles soient de droite classique ou d’extrême droite, recrutent majoritairement dans des milieux socialement homogènes, où la pluralité ethnoculturelle des sociétés contemporaines est vécue comme une donnée abstraite, théorique, légèrement menaçante.
Ce phénomène est d’autant plus marquant qu’il se produit à contre-courant des évolutions culturelles de masse. Les sociétés occidentales sont, dans leurs consommations culturelles, leurs réseaux d’amitié, leur musique, leurs références visuelles, bien plus mélangées que leurs représentants politiques ne le laissent supposer. Bad Bunny domine les charts américains alors que MAGA rêvasse d’une Amérique blanche. En France, les jeunes artistes les plus écoutés portent des prénoms qui auraient fait frissonner le club de l’identité nationale de 2009.
C’est ce hiatus entre les préférences culturelles réelles des sociétés et les discours identitaires de leurs gouvernants qui constitue, pour les auteurs, non seulement une inégalité de représentation mais un risque démocratique. Car une démocratie qui parle à une partie seulement de la population — la partie blanche, ancienne, nostalgique — finit par délégitimer sa propre parole aux yeux des autres.
Un appel à la lucidité
La tribune ne propose pas de programme. Elle pose un diagnostic. Et ce diagnostic devrait interpeller ceux qui, dans les milieux progressistes, auraient tendance à considérer que le combat culturel est déjà gagné parce que la société a changé. La société a changé, certes. Mais les institutions politiques — partis, assemblées, exécutifs — n’ont pas suivi au même rythme.
Pire : dans un contexte de polarisation exacerbée et de réseaux sociaux favorisant les discours de rupture, le retard culturel des élites peut être exploité politiquement par ceux qui ont intérêt à maintenir la fracture. Nommer le décalage, comme le font les signataires de cette tribune, est une première condition pour le réduire. Encore faut-il, en face, trouver des représentants capables de tenir un récit national qui soit à la fois exigeant sur les valeurs — égalité, laïcité, liberté — et fidèle à la pluralité de ceux qui les vivent.
Ce n’est pas un défi marginal. C’est peut-être le défi central de la décade à venir pour les démocraties occidentales.
Source : Le Monde, 25 mars 2026 — Tribune collective (Nicolas Cadène, Rokhaya Diallo, Akli Mellouli et al.) — « Aucune démocratie ne peut se maintenir sur un récit qui contredit la société qu’elle prétend représenter ».





