Les sociétés ne se disloquent pas toujours dans le fracas. Il arrive qu’elles s’usent lentement, dans l’indifférence, l’accumulation de renoncements et l’érosion silencieuse de la confiance collective. C’est ce processus que met en lumière l’étude « Vivre ensemble », réalisée courant 2024 pour l’association Tous Créoles.
Ses conclusions sont sans appel : le vivre-ensemble en Martinique n’est ni rompu ni apaisé. Il est fragilisé, maintenu sous tension, et menacé par un malaise social profond, durablement ignoré par les décideurs.
La note moyenne de 5,72 sur 10 attribuée par les Martiniquais à leur capacité à « bien vivre ensemble » pourrait être interprétée comme un signe de résilience. Elle devrait surtout être lue comme un avertissement. Près de 73 % des personnes interrogées estiment que la situation s’est dégradée ces dernières années, et une personne sur deux anticipe une aggravation. Rarement un diagnostic aura été aussi largement partagé, aussi transversal socialement et territorialement, et pourtant aussi peu pris au sérieux politiquement.
L’enseignement central de cette enquête contredit frontalement une grande partie du discours public martiniquais.
Contrairement à ce que laissent entendre nombre de débats médiatiques et politiques, les tensions identitaires, mémorielles ou culturelles – quoique indispensables pour forger une identité commune -ne constituent pas, aux yeux de la population, le cœur de la crise du vivre-ensemble. Les préoccupations dominantes sont d’une autre nature : précarité économique, chômage, vie chère, sentiment d’insécurité, individualisme contraint, absence de perspectives pour la jeunesse. Autrement dit, des réalités matérielles, quotidiennes, tangibles.
Ce décalage entre le vécu social et l’agenda politique est au cœur du problème. Depuis trop longtemps, la Martinique est gouvernée à travers des récits symboliques, des réponses fragmentées et des politiques publiques sans colonne vertébrale, quand la population exprime avant tout une attente de protection sociale effective, de justice économique et de projection dans l’avenir. À force de substituer le discours à l’action, les responsables ont laissé s’installer un sentiment d’abandon qui mine progressivement le lien social.
La fracture générationnelle révélée par l’étude est particulièrement préoccupante. Les jeunes adultes ne demandent ni reconnaissance abstraite ni discours identitaires, mais des conditions réelles d’insertion professionnelle, d’accès à l’entrepreneuriat et de mobilité sociale.
Les actifs dénoncent l’aggravation des inégalités et le repli sur soi qu’elles engendrent. Les plus de 50 ans expriment une inquiétude croissante face à l’insécurité et à la désagrégation du tissu social. Ces attentes ne s’opposent pas ; elles convergent vers un même constat : le contrat social martiniquais est profondément dégradé.
La responsabilité de cette situation est collective. Elle incombe à l’État, dont les politiques ultramarines oscillent entre gestion administrative et logique insuffisante de compensation, sans vision de long terme. Elle incombe aux exécutifs locaux, trop souvent enfermés dans une gestion technicienne ou politicienne des urgences, incapables de produire une stratégie cohérente de développement social et économique. Elle incombe enfin à certains acteurs économiques dominants, dont les pratiques contribuent à entretenir les déséquilibres plutôt qu’à les corriger.
Continuer à limiter le débat vers des controverses identitaires revient désormais à détourner le regard de l’essentiel. Ce n’est pas l’altérité qui fragilise le vivre-ensemble en Martinique, mais la pauvreté persistante, l’insécurité sociale et l’impossibilité, pour une partie croissante de la population, de se projeter dans l’avenir. À cet égard, l’étude « Vivre ensemble » agit comme un révélateur : elle ne prescrit pas, mais elle oblige.
Réparer le vivre-ensemble ne passera ni par des slogans, ni par des postures morales, ni par une inflation mémorielle déconnectée des conditions de vie. Cela passera, par des politiques publiques concrètes, évaluables, assumant enfin de s’attaquer aux racines sociales du malaise. Le reste n’est que diversion.
Nous devons tous l’admettre, votre serviteur le premier…
Gérard Dorwling-Carter




