« Saint-Pierre brille par son histoire mais aujourd’hui, elle est à l’état d’une pierre précieuse encore dans sa gangue »
Jadis le petit Paris rayonnait dans toutes les Antilles. En fauchant 30 000 vies, une nuée ardente est venue éteindre Saint-Pierre en 1902. Plus de 120 ans après, les cicatrices de la ville sont devenues des vestiges touristiques et la commune se débat avec un des taux de pauvreté les plus élevés de la Martinique. Panorama de la commune avec son maire, Christian Rapha.
Comment avez-vous obtenu un deuxième corom ?
Il a fallu montrer véritablement notre volonté de travailler au redressement des finances de la ville ce qui ne fait pas l’ombre d’un doute chez moi. C’est un choix que nous avons fait en toute connaissance de cause. Nous avons trouvé une ville qui était sous réseau d’alerte, deux ans avant mon arrivée avec un déficit masqué affiché à 460 000 euros pour un budget de 5,7 millions. La réalité était que la ville avait plus de 3 millions de déficit après un audit que nous avons fait de nous-mêmes et qui a révélé que le déficit s’élevait à 60% de ce budget de fonctionnement. L’action de la chambre régionale des comptes doit intervenir à partir de 10%. La ville était 6 fois au-dessus du seuil de déclenchement de la saisine de la CRC. Le premier rapport de la CRC de 2018 atteste de façon explicite que depuis a minima 2011, les budgets de la ville étaient faux. De là, nous nous sommes mis au travail devant une ville qui était complètement à l’arrêt sur le plan des chantiers. Il y avait un chantier social très important parce que la Ville avait non seulement des factures qui n’étaient pas réglées mais avait un chantier social équivalent à ce que le Prêcheur vient de vivre avec 5 semaines de grève. Lorsque la Chambre régionale des comptes est arrivée en 2018, j’ai clairement dit qu’il nous fallait du temps.

Pourquoi les objectifs du premier corom n’ont pas été atteints ?
Nous n’avons pas pu atteindre les objectifs du premier corom tout simplement parce que la base de départ était fausse. Lors du premier corom, nous avons signé sur de mauvaises bases contrairement à Fort-de-France qui avait un audit qui traçait exactement les comptes de la ville. Je n’avais pas non plus la compétence en interne, raison pour laquelle dans le premier corom j’avais demandé une aide technique financière en interne. Ce corom a découvert des choses qui se sont additionnées au déficit. Par conséquent, il n’a pas donné satisfaction. Cela a généré une méfiance vis-à-vis de la ville de Saint-Pierre. Nous avons à nouveau renoué avec l’État pour ce deuxième corom sur, cette fois-ci des bases claires qui sont très difficiles mais sur lesquelles nous sommes engagés avec un certain nombre de dispositifs. Par exemple, nous acceptons de ne renouveler qu’un départ sur trois à la retraite et d’aller chercher des recettes en épargnant sur l’éclairage public et l’eau notamment. Ou encore avec la gestion des 50 pas géométriques. Cela nous permettra de trouver des options d’intérêt public avec des parkings et des lieux sur lesquels nous pourrons signer des AOT (autorisation d’occupation temporaire). Une autre source de recette est la vente d’une partie du patrimoine de la ville qui coûte de l’argent en entretien qui est en très mauvais état et qui est demandée par des acheteurs potentiels. Nous avons jusqu’à 2029. Dans deux ans, peut-être trois ans maximum, les comptes devraient être équilibrés.
Le grand Saint-Pierre est-il un projet définitivement abandonné ?
Le grand Saint-Pierre vient de Manuel Baudouin, ex-président de la CCIM et de moi-même. L’idée a émergé en 2010 dans le cadre d’ateliers qui avaient suivi les mouvements sociaux de 2009. Nous avons biaisé. Ce n’était pas un atelier qui était en charge de réfléchir sur l’aménagement du territoire ou des sujets économiques. Nous avons biaisé sur le concept de discrimination géographique dont souffrait le nord-Caraïbe. D’où l’idée d’un grand projet pour le nord Martinique centré sur le potentiel que représentait Saint-Pierre pour dynamiser le nord Caraïbes et dynamiser la Martinique. Il était même question de reconstruire le théâtre à l’identique. Le projet a été conventionné. Tout s’est arrêté avec l’arrivée au pouvoir du Gran samblé. Saint-Pierre a perdu une chance extraordinaire qui aurait fait d’elle ce qu’elle aurait dû être. Pour le futur, Saint-Pierre ne pourra pas faire tout ce qu’il y a à faire pour elle-même parce que je suis à la tête d’une petite ville de 4000 habitants. Elle n’a pas les moyens de supporter une dynamique territoriale. Saint-Pierre a des dotations en proportion de ses 4000 habitants. Il y a à peine de quoi faire pour la ville. Nous ne pouvons pas en plus valoriser ce qu’il y a à valoriser, supporter des grands projets. Saint-Pierre ne peut pas se mettre à niveau toute seule tout en gérant une misère sociale qui est effroyable et qui est 12 points au-dessus de la moyenne martiniquaise.

À quel point l’entretien du patrimoine pèse dans les comptes de la ville ?
Les sites sont propres mais à quel prix ? C’est cela qui creuse aussi le déficit. Personne ne comprendrait que les sites soient à l’abandon sauf que la ville ne peut pas continuer à supporter des charges qui sont évaluées entre 500 000 et 1 million d’euros. Par rapport à une ville de même strate, est-ce que vous avez vu une autre ville qui a 16 sites inscrits ou classés à l’inventaire des patrimoines historiques français avec une telle complexité de voiries qui sont encore pavées ? Aucune ville de Martinique n’a une telle complexité.
La ville ne bénéficie-t-elle pas de dotations ?
Ville d’Art et d’histoire, c’est 25 000 euros de dotation par an. Le service se compose de trois personnes. La dotation couvre à peine le salaire d’un agent, elle n’est pas faite pour ça. Elle est faite pour accompagner l’animation conventionnée par le label. La ville doit participer aux journées du patrimoine, de l’architecture. Dans deux ans, le label devra être renouvelé. Il va falloir présenter un bilan de toutes les actions menées pendant 10 ans. Ces 25 000 euros servent à équiper le service patrimoine et à un peu subventionner les actions. Mais ce label donne une aura à Saint-Pierre et une visibilité par rapport au gouvernement. La ville bénéficie de subventions ainsi que d’un accompagnement de la fondation du patrimoine.
Comment concilier cette image d’un Saint-Pierre fantasmé et la réalité socio-économique ?
Je dois voir global. Je dois voir Saint-Pierre en projection mais aussi celui qui souffre. La ville est contrastée. Saint-Pierre brille par son histoire mais aujourd’hui, elle est à l’état d’une pierre précieuse encore dans sa gangue qui mérite d’être polie et travaillée à hauteur de ce qu’elle doit briller et servir sa population qui souffre. Pour ce faire, nous utilisons les leviers de la ville en matière de tourisme de nouvelle tendance. Les bateaux de croisières que nous recevons ici, c’est un tourisme de niche qui recherche l’authenticité, le cœur du terroir, l’expérience humaine. Il s’agit de ce que nous avons de mieux à vendre outre notre histoire, de la nature. Cela s’amorce. Avoir des bateaux dans la rade ne sert pas qu’à faire joli. Cela permet de générer un flux de clients potentiels pour faire tourner le commerce local, du restaurant au bar, aux artisans en passant par la vendeuse de pistaches. Ces touristes ne demandent qu’à dépenser. Nous voulons réutiliser l’histoire de Saint-Pierre à son profit pour son développement économique pour répondre au besoin de création d’emploi. 39% de la population pierrotine vit sous le seuil de pauvreté contre 28 pour l’ensemble de la Martinique. Il faut en tenir compte dans le cadre d’une politique sociale et éducative. L’encadrement important et nécessaire dans les écoles contribue à la masse salariale dont la ville a besoin. Je ne suis pas à Didier ici, je suis à Saint-Pierre.
Propos recueillis par Laurianne Nomel




