Le mois de février occupe une place singulière dans l’histoire sociale martiniquaise. À travers plusieurs séquences majeures (1900, 1923, 1935, 1974, 2009), il apparaît comme un moment récurrent de cristallisation des tensions économiques, sociales et politiques.
Une lecture structurée de ces événements en les replaçant dans leur contexte économique, colonial puis départemental, afin d’en dégager les continuités structurelles et les transformations semble intéressante.
Février 1900 : crise sucrière et naissance d’une conscience ouvrière
La fin du XIXe siècle est marquée par une profonde crise sucrière. Les exportations chutent brutalement, fragilisant l’économie de plantation. Les propriétaires décident une baisse des salaires en dessous de 1 franc par jour, tandis que l’assimilation douanière provoque une hausse du coût de la vie[1]. Les produits alimentaires de base voient leurs prix doubler.
La grève dite « marchante » débute le 5 février 1900 à Sainte-Marie et s’étend rapidement au Nord-Atlantique. Le 8 février, au François, les forces de l’ordre ouvrent le feu sur les grévistes : 17 morts sont recensés[2]. Ce drame marque une rupture majeure et contribue à l’émergence des premiers syndicats agricoles.
Février 1923 : permanence des tensions salariales
En 1923, la question salariale demeure centrale. À Bassignac (Trinité), la répression d’un mouvement ouvrier entraîne deux morts et plusieurs blessés. L’événement confirme la fragilité du compromis social dans une économie encore dominée par les logiques de plantation.
Février 1935 : la marche de la faim
La grande crise des années 1930 accentue la précarité. Certains usiniers envisagent une réduction de salaire de 20 à 30 %[3]. L’arrestation d’Irénée Suréna déclenche une mobilisation massive. La « marche de la faim » rassemble près d’un millier d’ouvriers à Fort-de-France. L’intervention du maire Victor Sévère permet d’éviter une issue sanglante.
14 février 1974 : Chalvet, mémoire traumatique
Après la départementalisation de 1946, la structure économique évolue : la banane supplante la canne. Néanmoins, les conditions de travail demeurent précaires. Les ouvriers réclament l’alignement sur le SMIC industriel. Le 14 février 1974, à Chalvet, les forces de l’ordre tirent : Ilmany Rénor est tué, plusieurs ouvriers sont gravement blessés[4]. Ces événements conduisent à une structuration durable du mouvement syndical agricole (UTAM, future UGTM).
Février 2009 : la vie chère et la question structurelle des prix
La grève générale de février 2009, rassemblant près de 20 000 personnes, s’inscrit dans la continuité des luttes contre la vie chère. Le mouvement, d’une durée de 39 jours, aboutit à l’octroi d’une prime mensuelle de 200 euros pour les bas salaires[5]. Il révèle cependant la persistance des déséquilibres structurels liés à la dépendance économique
Conclusion : février comme révélateur structurel
De 1900 à 2009, février apparaît comme un moment de révélation des tensions structurelles de l’économie martiniquaise : dépendance extérieure, faiblesse du pouvoir d’achat, conflictualité sociale et inégalités persistantes. Si chaque séquence possède ses spécificités, la continuité des revendications autour du salaire réel et du coût de la vie témoigne d’une problématique durable au cœur du modèle économique ultramarin.
Notes
[1] Sur l’assimilation douanière et ses effets économiques, voir les travaux historiques sur la fin du XIXe siècle colonial.
[2] Archives locales et témoignages relatifs aux événements du François, février 1900.
[3] Déclarations d’usiniers publiées dans la presse locale, février 1935.
[4] Témoignages syndicaux et rapports officiels sur les événements de Chalvet, 1974.
[5] Accords issus de la grève générale contre la vie chère, février-mars 2009.