La Collectivité Territoriale de Martinique (CTM) a présenté ce vendredi à Cluny sa feuille de route économique pour les années à venir, articulée autour d’une vision claire : transformer l’île d’un territoire importateur en une véritable plateforme de transformation et d’exportation régionale. Lors de cette conférence de presse, organisée au lendemain d’une rencontre avec les acteurs économiques locaux, Serge Letchimy, Président du Conseil Exécutif de Martinique, a détaillé un ensemble de projets structurants représentant plusieurs centaines de millions d’euros d’investissements.

Une Zone Franche Douanière multisites pour créer de la valeur

Adoptée par délibération de l’Assemblée territoriale le 29 janvier 2026, la Zone Franche Douanière (ZFD) constitue le levier central de cette stratégie. Demandée de longue date par les élus martiniquais et actée par le Comité interministériel des outre-mer (CIOM) du 18 juillet 2023, cette ZFD multisites permettra aux entreprises d’importer, stocker, transformer, assembler et reconditionner des produits sans payer certains droits et taxes tant que les marchandises restent dans la zone.
Trois sites principaux ont été identifiés : l’hôtel logistique de Mangot-Vulcin au Lamentin (2,1 ha), la zone d’activité de Pays Noyé à Ducos (31 ha) et l’hinterland du port du Robert (21 ha). À ces avantages douaniers s’ajoutent des dispositifs fiscaux (suspension de la TVA à l’importation, crédits d’impôt investissement productif) et des financements européens (FEDER pouvant atteindre 40 à 60 % selon les projets).
La CTM mise également sur le système eFTI4ALL, un outil numérique destiné à fluidifier les échanges commerciaux et à permettre aux entreprises de contrôler leur chaîne d’approvisionnement et de création de valeur. L’objectif affiché : positionner la Martinique comme une interface stratégique entre l’Union européenne et la Grande Caraïbe, en s’appuyant sur son statut de région ultrapériphérique (RUP) et ses associations avec plusieurs organisations régionales (OECO depuis 2015, AEC depuis 2014).
Un hôtel logistique de nouvelle génération

Premier projet emblématique de cette stratégie, l’hôtel logistique de Mangot-Vulcin représente un investissement de 68 millions d’euros HT (dont 14 millions pour les infrastructures). Un appel à manifestation d’intérêt (AMI) a déjà été publié pour attirer un investisseur privé qui financera les 33 millions d’euros restants. Le site, dont le foncier est maîtrisé par la CTM, devrait être opérationnel d’ici la fin de la décennie.
En parallèle, deux autres zones stratégiques sont en cours d’étude : Pays Noyé à Ducos (coût des travaux estimé à 51,4 millions d’euros) et l’hinterland portuaire du Robert (20 millions d’euros de viabilisation prévus, avec un AMI programmé fin 2026).
Des infrastructures pour fluidifier le trafic
La CTM engage également des investissements massifs dans les infrastructures de transport. Le projet phare : une liaison interzone entre les pôles économiques de Dillon et Champigny, longue de 11 kilomètres, pour un montant de 820 millions d’euros. Cette liaison moderne et écologique, destinée au fret et aux passagers, pourra bénéficier de financements FEDER et du mécanisme européen CEF transport.
S’y ajoutent plusieurs chantiers routiers structurants : la liaison routière Union-Bois Rouge (70 millions d’euros, livraison prévue courant 2034), le réaménagement du carrefour de Mangot-Vulcin (30 millions d’euros, livraison fin 2027), ainsi que l’aménagement du boulevard Général de Gaulle et des entrées de ville est et ouest de Fort-de-France (40 millions d’euros).
Les extensions du Transport en Commun en Site Propre (TCSP) sont également programmées, avec des enveloppes respectives de 110 millions d’euros pour l’extension est, 317 millions pour le sud et 100 millions pour l’ouest. La section Génipa-Rivière-Salée sera mise en travaux entre 2025 et 2027.
Le Galion : de dernière sucrerie à plateforme agro-industrielle

La CTM entend transformer l’usine du Galion, actuellement sous-exploitée malgré ses 11 613 hectolitres d’alcool pur de contingent (représentant environ 8 millions d’euros d’avantages économiques et fiscaux annuels). L’objectif : en faire une plateforme agro-industrielle rentable grâce à un rééquilibrage contractuel, une évolution de la gouvernance et une ouverture structurée du capital à des investisseurs locaux. La marge industrielle potentielle est estimée entre 8 et 12 millions d’euros par an.
L’énergie comme levier de souveraineté
Dans le domaine énergétique, la CTM travaille sur un projet d’éolien offshore de 100 MW, composé d’environ 15 éoliennes installées le long de la côte est, à moins de 10 kilomètres du littoral. Le montant global s’élève à 570 millions d’euros, avec un productible annuel estimé à 219 GWh et des recettes de revente d’électricité de 50,37 millions d’euros par an. Le raccordement au réseau terrestre est prévu entre 2033 et 2038, et un AMI sera lancé en avril 2026 pour identifier les industriels partenaires.
Culture et tourisme : des projets d’envergure

Sur le volet culturel et touristique, plusieurs équipements majeurs sont en préparation ou en cours de réalisation :
- Le Conservatoire de musique, danse et théâtre (4,9 millions d’euros de travaux intérieurs financés à 70 % par le FEDER, livraison prévue en avril-mai 2026)
- Le Parc des Floralies aux Trois-Îlets (4,69 ha, AMI prévu en 2026, chantier 2027-2030)
- Le Golf des Trois-Îlets (63 ha, 15 à 20 millions d’euros d’investissements de mise à niveau, consultation via une éventuelle SEMOP courant 2026)
- Le Musée des Civilisations et Cultures Caribéennes sur l’ancien site de La Poste à Fort-de-France (1,07 ha, AMI fin 2026)
- Une salle modulable de spectacle dans la plaine de Dillon (1,753 ha, capacité de 3 000 à 5 000 places, 19 millions d’euros, AMI fin 2026)
- Le Marché d’Intérêt Territorial au Lamentin (560 000 euros pour la phase 1, livraison fin 2027)
Par ailleurs, la CTM soutient activement plusieurs projets hôteliers privés structurants, notamment à la Pointe Cherry au Diamant (deux projets totalisant près de 100 millions d’euros avec aides FEDER sollicitées à hauteur de 52,7 %) et aux Trois-Îlets avec l’Hôtel de la Pointe du Bout (55,6 millions d’euros, 63 chambres, ouverture T4 2028) et l’Hôtel de la Marina (18,9 millions d’euros, 19 chambres).
Une ingénierie financière innovante pour les TPE-PME
Consciente que les grands projets ne suffiront pas sans un tissu économique local dynamique, la CTM a mis en place une ingénierie financière ambitieuse, mobilisant 31 millions d’euros de fonds européens et visant à soutenir au minimum 550 TPE-PME d’ici fin 2030. Six instruments ont été créés :
- Un Fonds de Prêt d’Honneur TPE-PME (4 millions d’euros)
- Un Fonds Régional de Garantie FEDER (18,9 millions d’euros), offrant des garanties jusqu’à 70 % du montant du prêt avec un plafond de 1,5 million d’euros par entreprise
- Un Prêt Lévé Martinique (22,6 millions d’euros)
- Un Prêt participatif multi-banques (13 millions d’euros), proposant des prêts de 10 000 à 300 000 euros sur 5 à 7 ans
- Un Fonds de garantie Agriculture Pêche Aquaculture (5 millions d’euros)
- Un Fonds de garantie Économie Sociale et Solidaire (5 millions d’euros)
Une Direction de l’Orientation et de l’Appui aux Porteurs de Projets a été créée pour accompagner les entrepreneurs dans l’identification des financements adaptés, l’élaboration de plans de financement et le suivi individualisé des dossiers.
Des modes de gestion innovants : la CTM impulse, le privé investit
La philosophie portée par Serge Letchimy est claire : « La CTM ne se substitue pas au secteur privé. » La collectivité se positionne comme un facilitateur qui sécurise le foncier stratégique, délivre les autorisations, mobilise les dispositifs ZFD et les cofinancements européens, réduisant ainsi le risque institutionnel. Aux investisseurs privés revient le rôle de financer, construire, exploiter et valoriser les actifs.
Quatre modèles d’investissement sont proposés :
- 100 % privé (hôtellerie, industrie)
- Société de projet mixte (SPV, SEMOP, SAS) avec investisseurs majoritaires et CTM minoritaire stratégique (ZFD, Galion)
- Concession/DSP où la CTM définit le service et l’investisseur finance et exploite (Port, TCSP)
- Partenariat Public-Privé (PPP) où l’investisseur conçoit, finance et construit, et la CTM rémunère via contrat long terme (dessalement, énergie)
Un écosystème intégré au service de la compétitivité
Cette stratégie globale vise à structurer un écosystème économique complet articulé autour de quatre piliers :
- Logistique stratégique (plateformes portuaires, ZFD, hôtel logistique)
- Développement industriel (transformation locale, export régional)
- Mobilité structurante (liaisons interzones, TCSP, infrastructures routières)
- Attractivité territoriale (golf, équipements culturels, tourisme haut de gamme)
Les investisseurs bénéficient ainsi d’un cadre fiscal, social et douanier très favorable, de la sécurité juridique française et européenne, et de l’accès au marché européen tout en étant positionnés au cœur de la Caraïbe.
« Nous passons d’un territoire importateur à une plateforme de transformation et d’exportation régionale »,
a résumé Serge Letchimy. Une ambition qui, si elle se concrétise, pourrait durablement transformer le visage économique de la Martinique et créer des centaines d’emplois dans les années à venir.
3 questions à Serge Letchimy, Président du Conseil Exécutif de Martinique

Antilla : Vous présentez une stratégie économique ambitieuse avec plusieurs centaines de millions d’euros d’investissements. Quel est le calendrier réaliste de mise en œuvre de ces projets ?
Serge Letchimy : Nous avons voulu être pragmatiques. Certains projets sont déjà en cours de réalisation, comme le Conservatoire qui sera livré dans quelques mois, ou le réaménagement du carrefour de Mangot-Vulcin dont les travaux démarrent cette année. Pour d’autres, nous lançons des appels à manifestation d’intérêt en 2026, comme l’hôtel logistique ou le parc éolien offshore. Les projets les plus structurants, comme la liaison interzone ou les extensions du TCSP, s’inscrivent dans une temporalité plus longue, jusqu’en 2034. L’essentiel est d’avoir une vision cohérente et de sécuriser dès maintenant les conditions de leur réalisation : le foncier, les autorisations, les financements européens.
Antilla : Vous comptez largement sur le secteur privé pour financer ces projets. Comment comptez-vous attirer les investisseurs, alors que la Martinique n’a pas toujours eu une image attractive pour les capitaux privés ?
Serge Letchimy : C’est précisément tout l’objet de notre démarche. Nous apportons trois éléments fondamentaux : la sécurisation foncière et réglementaire, l’activation de dispositifs fiscaux et douaniers très compétitifs avec la Zone Franche Douanière, et la mobilisation massive de cofinancements européens qui réduisent considérablement le risque pour l’investisseur. Nous ne demandons pas aux investisseurs de nous faire un cadeau : nous leur proposons un cadre juridique stable – celui de la France et de l’Union européenne –, une position géographique stratégique au cœur de la Caraïbe, et des mécanismes financiers avantageux. À eux ensuite de construire leur modèle économique et de créer de la valeur.
Antilla : Cette stratégie prévoit un soutien important aux grands projets structurants. Qu’en est-il des petites et moyennes entreprises martiniquaises, qui constituent l’essentiel du tissu économique local ?
Serge Letchimy : Nous n’avons pas oublié les TPE-PME, bien au contraire. Nous avons mis en place six instruments financiers totalisant plus de 65 millions d’euros, dont 31 millions de fonds européens, pour soutenir au minimum 550 entreprises d’ici 2030. Il s’agit de fonds de garantie, de prêts d’honneur, de prêts participatifs, adaptés aux besoins de trésorerie et d’investissement des petites structures. Nous avons également créé une Direction de l’Orientation et de l’Appui aux Porteurs de Projets pour accompagner concrètement les entrepreneurs dans leurs démarches de financement. Les grands projets structurants et le soutien aux TPE-PME sont complémentaires : les premiers créent les infrastructures et les conditions favorables au développement économique, les seconds constituent le moteur quotidien de l’activité et de l’emploi sur le territoire.





