La dette entre les États est souvent présentée comme une menace, un fardeau ou un déséquilibre à corriger. Pourtant, une lecture historique et systémique révèle une réalité plus complexe : loin d’être une anomalie, la dette constitue le moteur même du fonctionnement économique et géopolitique moderne.
Depuis la formation des États modernes, la dette a permis le financement des guerres, des infrastructures, des transitions industrielles et des innovations technologiques. Sans dette, il n’y aurait ni expansion commerciale européenne, ni révolution industrielle, ni reconstruction après les conflits mondiaux. La dette est l’instrument par lequel un État mobilise aujourd’hui les ressources de demain.
Au XVIIe siècle, la révolution financière anglaise a démontré qu’un État crédible pouvait emprunter durablement pour financer son développement. La dette publique devient alors un pilier du capitalisme naissant : elle sécurise l’épargne privée, structure les marchés financiers et crée une relation organique entre État et investisseurs.
Au XIXe siècle, la dette devient un outil d’influence internationale. Les grandes puissances utilisent le crédit pour étendre leur influence économique et diplomatique. Au XXe siècle, les institutions issues de Bretton Woods encadrent la dette pour stabiliser le système monétaire international. Aujourd’hui encore, la dette structure les relations entre créanciers et débiteurs, entre puissances établies et émergentes.
Sur le plan économique, la dette permet l’anticipation : elle finance l’investissement avant que la richesse ne soit produite. Elle soutient la croissance, amortit les crises et permet aux États d’intervenir en période de choc. La crise de 2008 et la pandémie de Covid-19 ont montré que sans endettement massif, les économies auraient subi des effondrements bien plus profonds.
La dette joue également un rôle stabilisateur pour le système financier mondial.
Les obligations souveraines constituent l’actif de référence, le socle des réserves bancaires et le support de la liquidité internationale. Supprimer la dette reviendrait à retirer une pièce centrale de l’architecture financière globale.
Certes, la dette peut devenir problématique lorsqu’elle atteint des niveaux insoutenables ou lorsqu’elle est utilisée à des fins improductives. Mais le problème n’est pas l’existence de la dette : c’est son usage, sa gouvernance et la capacité de l’économie à générer la croissance nécessaire pour la soutenir.
Dans cette perspective, la dette n’est pas seulement une contrainte : elle est un instrument de projection collective. Elle permet à une génération d’investir dans des infrastructures, des écoles, des hôpitaux ou la transition énergétique, dont bénéficieront les générations futures.
Enfin, la dette entre les États révèle les rapports de force internationaux. Elle peut être un outil de dépendance, mais aussi un levier de coopération. Les restructurations, les annulations ou les mutualisations montrent qu’elle est un espace permanent de négociation politique.
Ainsi, loin d’être un dysfonctionnement, la dette constitue le moteur du système économique contemporain.
Elle organise la circulation du capital, structure la confiance internationale et permet l’investissement public. La question n’est donc pas de supprimer la dette, mais de la rendre soutenable, transparente et orientée vers le développement durable.
La dette n’est pas l’ennemie de la souveraineté. Elle en est l’expression moderne : la capacité d’un État à mobiliser la confiance pour construire l’avenir. Gdc




