Le 19 mars 1946 marque une date fondatrice dans l’histoire institutionnelle de la Martinique, de la Guadeloupe, de la Guyane et de La Réunion. En érigeant ces territoires en départements français, la loi portée notamment par Aimé Césaire et soutenue par Gaston Monnerville a profondément redéfini leur trajectoire politique, économique et sociale. Quatre-vingts ans plus tard, cet héritage continue de susciter interrogations, débats et remises en perspective. Entre promesse d’égalité, réalité des transformations institutionnelles successives et tensions contemporaines autour des modèles de gouvernance et de développement, cette date anniversaire invite à un examen lucide du chemin parcouru. Dans cette tribune, Michel Ponnamah propose une lecture critique de cette évolution, interrogeant les choix opérés, leurs conséquences et les incertitudes qui demeurent quant à l’avenir institutionnel et politique de la Martinique.
Philippe Pied
Le 19 MARS 1946 ,rapporté par Aimé Césaire et soutenu par Gaston Monnerville , le projet de LOI DE DEPARTEMENTALISATION fut voté..,
La Guadeloupe, La Guyane,La Martinique La Réunion furent érigées en départements français d’outre-mer- « entièrement à part » – objectait-on, peu de temps après cet événement historique dont la pertinence et la portée alimentèrent bien des controverses durant des décennies ,sans pour autant que la sortie du cadre institutionnel français ait été sérieusement envisagée…Mais ne l’oublions pas ;cette transformation institutionnelle résulte surtout de la volonté du Général De Gaulle voulant notamment préserver ces territoires français des Amériques de la tentation prédatrice des Etats-Unis d’Amérique dont les intentions au nom de la doctrine Monroe de faire des caraibes son arrière –cour semblent connaître un certain regain depuis Trump 2 .
Après l’effet « moratoire » de la Décentralisation initiée par Césaire et Mitterrand sur la revendication d’évolution statutaire,et jusqu’aux années 2000 -soit pendant 20 ans,le renforcement des pouvoirs locaux ne semblait pas être une obsession pour la gouvernance du département ni pour celle de la Région; sans doute trop occupée à l’usage des nouveaux outils de développement.
Alors ,Il s’est entre-temps formé un corps politique à forte cohésion interne comme une corporation ,dont les intérêts de groupe social ont vite transcendé les clivages idéologiques et même primé les attentes des administrés en termes de politiques publiques .Enfin vint le moment où au nom de l’efficacité politique ,on s’accorda sur la nécessité de fusionner les deux entités territoriales -Département et Région, en une collectivité unique dotée d’une assemblée et d’un conseil exécutif .Dès lors, le citoyen Ti-Sonson pouvait espérer rêver de lendemains qui chantent .
Mais depuis 2021, une accumulation de dysfonctionnements dans les services publics, la poussée de la délinquance létale associée au narcotrafic ; l’investiture politique accordée aux narco trafiquants par des populistes souverainistes ;la stagnation du développement économique , le mal-être sociétal ,ont été interprétées comme les symptômes d’une crise du sens ,une anomie martiniquaise illustrée hyperboliquement par la gouvernance d’une CTM déboussolée ,se détournant de ses missions de politiques publiques pour donner la priorité à des orientations axées sur l’affirmation d’une volonté souverainiste s’exprimant dans l’accumulation de signifiants identitaires – drapeau, hymne, officialisation du créole ; revendication de pouvoirs normatifs posés comme préalables à un développement endogène .
Alors , après 37 ans de départementalisation, puis 32 ans de décentralisation, et enfin 11 ans de CTM, faudrait-il plus de souveraineté ,plus de pouvoir normatif pour reprendre la voie du développement pensé par nous et pour nous ?
Les élections gigognes qui ont débuté avec les municipales et élections communautaires se poursuivront avec les présidentielles et les législatives pour aboutir aux élections territoriales de 2028. Il s’agira en fait d’une redistribution de postes dans la mesure où les programmes des candidats ne se distinguent que par leur mise en page. La population n’a en fait qu’un partenaire ; l’élu local, qui détient plusieurs casquettes mais hélas porte rarement la bonne quand il s’agit de rendre compte de sa mission. Il appartient à une corporation d’élus territoriaux où les distinctions s’observent plus sur le nombre de mandats cumulés que sur des clivages politiques. Au moins ,tous s’accordent sur l’identité du bouc-émissaire en cas de crise : l’Etat – gouvernement . !
Mais ce dernier ,frappé d’anémie financière du fait du surendettement hypothéquant sa dimension assurantielle ,confronté à une crise internationale attentatoire à sa propre souveraineté, pourra t-il répondre à toutes les injonctions paradoxales de nos élus qui, tantôt exigent une plus grande intervention régalienne ,tantôt plus de pouvoirs normatifs consolidant leur posture souverainiste ? Quatre-vingt ans après la Loi de Départementalisation ,notre aventure institutionnelle semble se poursuivre dans l’incertitude, faute d’une vision partagée donnant la priorité aux impératifs de développement et du vivre-ensemble ,mais aussi d’une éthique loyaliste dans nos relations avec l’Etat.
Michel Ponnamah.




