Une tribune d’Éric Leung et d’Élisabeth Tomé-Gertheinrichs, publiée à la suite de l’adoption à l’unanimité de l’avis du CESE sur la santé dans les Outre-mer, sur le site Outre-mer 360, remet au cœur du débat public une réalité trop souvent reléguée : les inégalités sanitaires ultramarines ne relèvent ni de l’exception ni de la fatalité, mais d’un défaut structurel de territorialisation des politiques publiques.
L’échec partiel de l’égalité sanitaire
En rappelant que la santé n’est ni un sujet technique ni une variable d’ajustement budgétaire, les auteurs posent un diagnostic politique clair : l’égalité républicaine demeure inachevée dans les Outre-mer. Le texte souligne que l’accès aux soins dépend encore excessivement du lieu de résidence, des conditions de mobilité ou du niveau de vie, fragilisant un droit fondamental.
La force du diagnostic : rendre visibles les angles morts
L’un des apports majeurs de cette tribune réside dans la mise en lumière d’un paradoxe structurel : les Outre-mer sont à la fois au cœur de défis sanitaires majeurs et largement invisibilisés dans les données de santé nationales. L’exclusion fréquente des DROM des grandes études épidémiologiques prive ces territoires non seulement de visibilité statistique, mais aussi d’accès à l’innovation médicale et à une politique de pilotage fondée sur l’évidence scientifique.
Territorialiser sans fragmenter : un équilibre délicat
Les auteurs pointent avec justesse les limites d’une politique de santé encore trop pensée depuis les administrations centrales. La diversité des situations ultramarines – Antilles, océan Indien, Pacifique – rend inopérante toute approche uniforme. Pàour autant, la territorialisation qu’ils appellent de leurs vœux ne doit pas conduire à une fragmentation des droits, mais à des moyens différenciés garantissant une égalité réelle.
Ressources humaines et financement : le nœud du système
La question des ressources humaines en santé apparaît comme un point de bascule. Les pénuries chroniques de soignants, aggravées par les crises récentes à Mayotte, en Guyane ou en Nouvelle-Calédonie, révèlent une fragilité systémique. À cela s’ajoute un financement hospitalier inadapté : les mécanismes actuels ne compensent pas suffisamment les surcoûts liés à l’insularité et à l’éloignement, mettant en tension permanente les établissements.
La confiance, enjeu politique central
Là où la tribune prend une dimension particulièrement forte, c’est dans l’analyse de la défiance. Crises sanitaires, scandales environnementaux comme le chlordécone, inégalités persistantes d’accès aux soins : l’accumulation de ces facteurs a durablement altéré la confiance des populations envers les institutions sanitaires. Le CESE rappelle que sans reconstruction de cette confiance, aucune réforme ne pourra produire d’effets durables.
En articulant données, accès aux soins, ressources humaines, prévention et gouvernance, le texte dépasse le registre du plaidoyer pour proposer une véritable grille de lecture stratégique. Il pose une exigence claire : l’égalité sanitaire ne peut être proclamée, elle doit être construite, territoire par territoire, avec les acteurs locaux et les citoyens.
Repères sur les auteurs
• Éric Leung est président de la délégation aux Outre-mer du Conseil économique, social et environnemental (CESE) et membre du groupe des Outre-mer. À ce titre, il travaille sur les enjeux structurels affectant les territoires ultramarins, notamment en matière de cohésion sociale, de développement et de politiques publiques adaptées.
• Élisabeth Tomé-Gertheinrichs est membre du groupe des entreprises au CESE. Rapporteure de l’avis sur la santé dans les Outre-mer, elle apporte une lecture croisée entre efficacité économique, organisation des systèmes de soins et responsabilité sociale des politiques publiques.
Conclusion
Cette tribune rappelle que la santé constitue l’un des révélateurs les plus sensibles de la relation entre la République et ses territoires ultramarins. En appelant à une territorialisation assumée, à une réforme des financements et à une reconstruction de la confiance, les auteurs placent l’État face à une responsabilité politique majeure : faire de l’égalité sanitaire une réalité vécue, et non un principe abstrait. JPB.




