En Martinique, l’économie sociale et solidaire n’est plus un simple complément à l’économie classique. Avec le lancement du programme ESSor, porté par la CRESS de la Martinique et soutenu financièrement par l’Agence française de développement (AFD), l’ESS entre dans une nouvelle phase : celle du changement d’échelle. Un tournant qui marque une évolution profonde de la manière dont le développement durable s’ancre désormais dans l’économie réelle du territoire.
Doté d’un investissement global de 1,24 million d’euros, dont 650 000 euros de préfinancement apportés par l’AFD, ESSor se distingue par son ambition et sa structuration. L’objectif est clair : renforcer durablement l’impact social et économique des structures de l’ESS martiniquaise, en leur donnant les moyens de se consolider, de coopérer et de se projeter à l’échelle du territoire.
Une ESS déjà bien implantée, mais encore fragile
Avant ESSor, l’ESS martiniquaise disposait déjà de bases solides. Le secteur représente 1 088 structures et plus de 12 000 emplois, soit environ 15 % de l’emploi privé en Martinique. Une économie fortement féminisée, avec 72 % de femmes salariées, et une masse salariale annuelle de 296 millions d’euros. Des chiffres qui traduisent un poids économique réel, souvent sous-estimé.
Pour autant, cette ESS restait confrontée à des limites structurelles : taille modeste des organisations, difficulté d’accès aux financements, ingénierie parfois insuffisante, dépendance aux dispositifs publics et obstacles au changement d’échelle.
Autrement dit, une économie utile et ancrée localement, mais encore vulnérable face aux défis sociaux et économiques du territoire.
ESSor, un levier pour passer de l’impact local à une dynamique territoriale
C’est précisément ce cap que vient franchir ESSor. Le programme vise l’accompagnement de 150 structures sur trois ans, la structuration de dix filières territoriales, la mise en place d’un Observatoire régional de l’ESS, ainsi que 30 actions de formation et de sensibilisation. Une conférence régionale annuelle viendra également rythmer cette dynamique.
Au-delà des chiffres, ESSor introduit une nouvelle logique : celle d’un accompagnement global, qui ne se limite pas à la création de projets, mais s’intéresse à leur gouvernance, à leur modèle économique, à la mesure de leur impact et à leur inscription dans des dynamiques collectives. Six des sept chargés de mission dédiés sont déjà en poste, couvrant des domaines clés : animation territoriale, accompagnement stratégique, clauses sociales et environnementales, mesure d’impact, promotion et structuration des partenariats.
Le rôle clé de l’AFD : sécuriser, structurer, accélérer
Le soutien de l’Agence française de développement n’est pas anodin. À travers ESSor, l’AFD confirme une orientation stratégique : faire de l’ESS un levier structurant du développement durable dans les territoires ultramarins.
Le préfinancement de 650 000 euros permet de sécuriser l’ingénierie du programme et d’anticiper l’accès à des financements européens, souvent complexes pour les structures locales.
ESSor s’inscrit ainsi dans la dynamique CAP ESSor, partenariat entre l’AFD et ESS France Outre-mer, destiné à renforcer la capacité des territoires à structurer leur économie sociale.
En Martinique, cette approche traduit une volonté claire : passer d’une logique de soutien ponctuel à une stratégie d’investissement de long terme, capable de produire des effets systémiques sur l’emploi, la cohésion sociale et les politiques publiques.
Du programme aux pratiques : un changement déjà à l’œuvre
Sur le terrain, ce changement d’échelle se traduit concrètement. Les sessions collectives ESSor, organisées par la CRESS, accompagnent les structures dans la clarification de leur projet d’entreprise, la définition de leur utilité sociale, la construction de modèles économiques cohérents et la mise en place d’indicateurs d’impact. L’objectif n’est plus seulement de « faire », mais de piloter, mesurer et durer.
Ces temps de travail collectif témoignent d’une évolution des pratiques : professionnalisation des équipes, coopération renforcée entre acteurs, montée en compétences sur la gouvernance et l’évaluation. Autant de conditions nécessaires pour que l’ESS puisse pleinement jouer son rôle dans la transition économique et sociale du territoire.
Une ESS de plus en plus connectée aux politiques publiques
Autre signal fort : le rapprochement croissant entre l’ESS et l’action publique. ESSor prévoit un appui explicite aux politiques publiques, notamment via le développement des achats socialement et écologiquement responsables et l’intégration de clauses sociales et environnementales dans la commande publique. L’ESS n’est plus seulement bénéficiaire des politiques de développement durable ; elle en devient un partenaire opérationnel.
Dans un contexte marqué par le vieillissement de la population, les inégalités sociales, le chômage et le départ des jeunes, cette articulation apparaît stratégique. L’ESS propose des emplois durables, non délocalisables, et des réponses concrètes aux besoins du territoire, tout en contribuant à la transition écologique et sociale.
Quand le développement durable passe par les modèles économiques
Avec ESSor, la Martinique franchit une étape décisive : celle d’un développement durable pensé aussi par ses modèles économiques. Loin d’une approche uniquement environnementale, le programme montre que la transition passe également par la structuration d’activités à impact, capables de créer de la valeur sociale, économique et territoriale sur le long terme.
Plus qu’un dispositif supplémentaire, ESSor marque un changement de statut pour l’économie sociale et solidaire martiniquaise. En s’appuyant sur une ingénierie renforcée et un soutien financier stratégique de l’AFD, l’ESS s’affirme désormais comme un pilier à part entière du développement durable du territoire, appelé à jouer un rôle central dans les années à venir.
source : AFD




