Dany-Robert Dufour ou le miroir brutal de nos violences contemporaines
La violence qui traverse aujourd’hui les sociétés antillaises ne peut être ramenée à une dérive locale ni à une faillite morale individuelle. Elle s’inscrit dans un cadre plus large, systémique, que le philosophe Dany‑Robert Dufour décrit comme l’avènement d’une véritable « ère sadique » : un moment historique où la cruauté n’est plus contenue, mais intégrée aux mécanismes économiques, politiques et symboliques qui organisent nos sociétés.
En Guadeloupe comme en Martinique, la montée des violences juvéniles, la banalisation des morts par armes à feu, la dégradation du lien social et la défiance envers les institutions ne surgissent pas par hasard. Elles sont les symptômes d’un modèle qui a cessé de faire société.
Une violence produite, non accidentelle
Dans son entretien accordé au site Élucid, Dany‑Robert Dufour le rappelle avec force : la violence contemporaine n’est plus un dysfonctionnement du système, elle en est devenue un produit normal. Le capitalisme néolibéral organise la rareté, la concurrence permanente, la précarisation et l’humiliation sociale.
Dans des territoires marqués par l’héritage colonial, la dépendance économique et l’étroitesse des débouchés, cette logique agit comme un accélérateur. Chômage structurel, vie chère, relégation territoriale et déclassement symbolique nourrissent une violence diffuse, puis explosive.
La continuité coloniale du sadisme économique
Aux Antilles françaises, le néolibéralisme ne s’est pas substitué à l’ordre ancien : il s’y est greffé. Concentration économique, domination de grands groupes métropolitains, affaiblissement de la régulation publique et recul de l’État social ( comparaison faite avec l’hexagone ) participent de ce que Dufour nomme une « rationalisation de la cruauté ».
La violence ne se limite pas aux faits divers. Elle se loge aussi dans l’impuissance face à la vie chère, l’érosion des services publics, le sentiment d’invisibilité politique et l’impression persistante d’être sacrifié au nom d’intérêts extérieurs.
Numérique et disparition des limites
Les réseaux sociaux amplifient ce phénomène. Ils importent une économie mondialisée de la haine tout en la localisant : humiliations publiques, rumeurs, harcèlement, règlements de comptes numériques. Dans des sociétés d’interconnaissance, cette exposition permanente alimente une spirale où la reconnaissance passe par la domination et la peur.
Jeunesse et vide symbolique
Lorsque Dufour évoque un « projet sadien », il désigne la disparition des limites symboliques. Pour une partie de la jeunesse antillaise, privée de perspectives crédibles, la loi cesse d’apparaître comme protectrice. Elle devient abstraite, lointaine, parfois hostile. La violence s’impose alors comme langage de substitution, non par nature, mais par défaut d’alternatives.
Refuser la banalisation
L’apport décisif de Dany‑Robert Dufour est de récuser toute lecture culturaliste ou moraliste. La violence n’est pas une fatalité antillaise. Elle est le produit d’un système qui a renoncé à instituer des limites, à produire du commun et à garantir la dignité.
Nommer l’« ère sadique », c’est déjà commencer à lui résister. À défaut, ce n’est pas seulement la cohésion sociale qui se dissout, mais l’humanité elle‑même.
Gérard Dorwling-Carter




