Une nouvelle victime, un nouveau seuil franchi
Un jeune homme abattu en pleine nuit au quartier Glotin, deux jeunes femmes blessées par balles, 13 pompiers mobilisés, des gendarmes déployés dans l’urgence, et une communauté choquée. Ce fait divers, survenu à Gros-Morne dans la nuit du 25 au 26 juillet 2025, porte à 19 le nombre d’homicides recensés cette année en Martinique, dont 15 par arme à feu. Ce chiffre n’est pas seulement un indicateur statistique : il est le reflet d’un effondrement silencieux du lien social, du sentiment de sécurité et de la capacité de l’État à protéger les siens.
Chaque mort violente est une défaite collective. Et chaque drame non suivi d’une réponse structurelle approfondit la fracture entre les institutions, les forces de l’ordre et la jeunesse martiniquaise.
Des forces de l’ordre en sous-régime, des alertes répétées
Depuis plusieurs années, les syndicats de police et de gendarmerie en Martinique alertent sur une situation devenue explosive. Leurs doléances sont connues : sous-effectifs criants, en particulier la nuit et dans les zones rurales comme Gros-Morne, Macouba ou Saint-Joseph ; moyens logistiques insuffisants, avec des véhicules usés, du matériel obsolète et des retards dans l’équipement numérique ; formation inadaptée aux réalités locales, avec un besoin accru d’agents créolophones ou connaissant les dynamiques socio-culturelles insulaires ; et manque d’anticipation des regroupements festifs qui dégénèrent.
En mai 2025, le ministère de l’Intérieur a tenté de répondre à ces tensions par un plan de sécurisation renforcée, incluant le déploiement ponctuel d’escadrons mobiles, la relance des partenariats avec les communes pour la vidéosurveillance et l’annonce d’une unité spécialisée anti-armes. Mais pour les acteurs de terrain, ces mesures sont trop tardives, trop partielles, trop déconnectées de la réalité quotidienne des quartiers martiniquais.
Un plan territorial d’urgence, pensé avec les acteurs locaux
Il est temps de sortir de l’improvisation et des effets d’annonce. Ce dont la Martinique a besoin, c’est d’un plan d’urgence territorialisé, construit avec les acteurs de terrain, articulé autour de plusieurs axes.
Il faut renforcer la sécurité publique de manière ciblée : créer une brigade de lutte contre les homicides et les armes illégales, renforcer le maillage territorial, y compris en zones rurales et périurbaines ; renforcer les contrôles dans les ports et sur les conteneurs ; lancer une campagne de désarmement volontaire avec incitations financières, accompagnement psychologique et suivi social.
Il faut également agir en amont par la prévention : généraliser les cellules de veille éducative et sociale dans les collèges et lycées ; déployer des dispositifs de médiation nocturne ; repérer activement les jeunes déscolarisés ou en errance et les accompagner vers une insertion durable, en lien avec les missions locales, les communes et les associations de quartier.
Justice, insertion, gouvernance : les piliers du changement
Il est aussi nécessaire de renforcer la justice de proximité : création d’unités de justice restaurative pour les primo-délinquants, augmentation des moyens du parquet de Fort-de-France pour les affaires de violence, et établissement d’un référentiel local des homicides et violences par arme à feu pour orienter l’action publique.
Mais tout cela doit s’inscrire dans une gouvernance locale cohérente et responsabilisée. La CTM, les maires, les forces de sécurité, les rectorats, les bailleurs sociaux et les associations doivent coconstruire une stratégie à l’échelle du territoire. Cela implique la création d’un Conseil territorial de sécurité et de prévention des violences, coprésidé par le préfet et le président du Conseil exécutif, la mise en place d’assises régionales de la sécurité, et une réflexion sur les zones d’abandon urbain, laissées aux trafiquants et à l’économie parallèle.
La violence armée est l’arbre d’une forêt de désespérance
Derrière les coups de feu, il y a des jeunes sans perspectives, des familles isolées, des zones où la précarité devient héréditaire. En Martinique, le chômage des jeunes dépasse les 35 %, l’échec scolaire reste massif, et la déscolarisation commence parfois dès 13 ou 14 ans.
La tentation des trafics est d’autant plus forte que l’économie parallèle reste l’un des rares “ascenseurs sociaux” visibles.
Un plan de sécurité ne peut donc être détaché d’un plan global pour l’emploi, l’éducation, la santé mentale et la justice sociale. Il faut agir sur les causes profondes, pas seulement sur les symptômes.
Pour un sursaut martiniquais
Il ne s’agit plus de déplorer, mais de transformer. Les Martiniquais ne veulent plus d’un État lointain et indifférent. Ils veulent des moyens, une vision, une politique de protection et d’avenir, construite avec eux.
Le drame du quartier Glotin, comme tant d’autres, ne doit pas s’ajouter à la longue liste de faits divers sans lendemain. Il doit être le déclencheur d’un plan de sauvegarde des vies martiniquaises, à la hauteur des enjeux. Car la sécurité est la condition première de toute émancipation.
Sé nou menm ki ni pou fè sa ki pou fèt Matnik.
Gdc



