À la tribune de la Conférence de sécurité de Munich, Volodymyr Zelensky a prononcé un discours lourd de références historiques et d’enjeux stratégiques. Évoquant explicitement l’année 1938 et les accords qui portèrent le sceau de l’abandon des Sudètes à l’Allemagne nazie, le président ukrainien a appelé les Européens à ne pas répéter les erreurs du passé. Il ne s’agissait pas seulement d’un rappel mémoriel, mais d’un message politique clair : face à l’impérialisme russe, l’Europe doit faire souffler un nouvel « esprit de Munich », fondé non sur l’accommodement, mais sur la fermeté collective.
L’ombre de 1938
La référence à 1938 n’est jamais neutre dans l’histoire européenne. Les accords de Munich symbolisent l’échec des démocraties occidentales à contenir l’expansionnisme d’Hitler, au nom d’une paix illusoire. En convoquant cette mémoire, Zelensky cherche à inscrire la guerre en Ukraine dans une continuité historique : celle des agressions territoriales tolérées au nom de la stabilité immédiate. Pour Kiev, toute tentation de compromis qui consacrerait une annexion de fait serait une répétition tragique de cette séquence.
Un appel à la cohésion européenne
Au-delà du rappel historique, le discours visait surtout à renforcer la cohésion transatlantique et européenne. Zelensky a souligné que la sécurité de l’Ukraine conditionne celle du continent tout entier. La guerre ne serait pas un conflit périphérique, mais une épreuve existentielle pour l’ordre européen fondé sur le droit et la souveraineté des États.
Cet appel résonne particulièrement en Allemagne, où la notion de « Zeitenwende » — le tournant stratégique annoncé après l’invasion russe — reste un chantier politique et budgétaire majeur. Il interpelle également la France, dont la diplomatie oscille entre soutien militaire, recherche d’autonomie stratégique européenne et volonté de préserver des canaux diplomatiques.
Macron, le chancelier et le nouvel esprit de Munich
Le discours de Zelensky fait écho aux positions exprimées par Emmanuel Macron et par le chancelier allemand. Tous deux insistent désormais sur la nécessité de garantir la sécurité de l’Ukraine à long terme, au-delà des seules livraisons d’armes. La question n’est plus uniquement celle de l’assistance immédiate, mais celle d’une architecture de sécurité durable pour l’Europe.
Dans cette perspective, le « nouvel esprit de Munich » invoqué par Zelensky ne serait plus celui de l’apaisement, mais celui d’une solidarité stratégique assumée. Il impliquerait une montée en puissance de la défense européenne, une coordination renforcée avec l’OTAN et une clarification des lignes rouges face à Moscou.
Un moment charnière pour l’Europe
Munich apparaît ainsi comme un moment charnière. L’Europe est confrontée à une double exigence : soutenir l’Ukraine sans s’engager dans une escalade incontrôlée, et affirmer sa capacité d’autonomie stratégique tout en restant ancrée dans l’alliance atlantique. La rhétorique de Zelensky vise à empêcher toute fatigue stratégique ou tentation de compromis prématuré.
En invoquant 1938, le président ukrainien place les dirigeants européens face à leur responsabilité historique. La question n’est pas seulement militaire ; elle est morale et politique. Il s’agit de savoir si l’Europe accepte que la force redessine les frontières, ou si elle choisit d’inscrire durablement la souveraineté et le droit international au cœur de son projet.
Le discours de Munich ne constitue pas seulement une intervention diplomatique parmi d’autres. Il s’inscrit dans une bataille narrative visant à structurer la mémoire et l’avenir de l’Europe. Entre l’ombre de 1938 et l’affirmation d’un nouvel esprit européen, Zelensky cherche à transformer la solidarité conjoncturelle en engagement stratégique durable. La réponse de Paris et de Berlin sera déterminante pour la suite de l’histoire européenne. JPB