Entretien avec Déborah V. Brosteaux, philosophe
À l’occasion du 80ᵉ anniversaire du 8 mai 1945, la philosophe Déborah V. Brosteaux (Université libre de Bruxelles) dans un entretien avec Déborah V. Brosteaux ( La Croix) rappellait que la mémoire de la Seconde Guerre mondiale continue de structurer notre présent. Loin d’être révolu, ce passé hante encore nos représentations de la paix et de la guerre.
L’après-guerre, jamais clos
Le 8 mai 1945 ne marque pas seulement la victoire militaire et la fin du nazisme. Il ouvre une période d’« après-vie » de la guerre, où ses traumatismes, ses idéologies et ses violences se transmettent. Comme l’a montré Klaus Theweleit, les affects qui ont rendu possible le fascisme n’ont pas disparu : ils continuent d’habiter nos sociétés.
La promesse ambiguë de l’Europe
L’Europe d’après-guerre s’est construite sur un double discours : promouvoir les droits humains et l’idéal de paix, tout en menant des guerres coloniales sanglantes (Indochine, Algérie, Madagascar). Loin d’avoir disparu, la guerre a simplement été repoussée en périphérie : guerre froide, interventions extérieures, conflits au Moyen-Orient ou en Afrique.
Modernité et désir de guerre
Notre modernité, souligne la philosophe, est traversée par une ambivalence : se rêver en paix tout en se laissant séduire par la guerre. Simone Weil avait déjà dénoncé cette spécificité occidentale : prétendre incarner la civilisation et la paix, tout en justifiant de nouvelles barbaries. La guerre, loin d’être seulement une menace, est encore perçue comme une source d’intensité, un antidote à l’ennui.
Ukraine et Gaza : les mémoires qui s’affrontent
L’invasion russe de l’Ukraine, comme la guerre à Gaza, montrent combien la mémoire de 1939-1945 reste instrumentalisée. Poutine invoque la lutte contre le nazisme pour légitimer son offensive, Netanyahou mobilise la Shoah pour justifier la guerre totale à Gaza. Dans ce contexte, les mobilisations européennes en faveur marquent une rupture : elles refusent de séparer artificiellement « la paix chez nous » et « la guerre au loin », en tissant les mémoires coloniales, juives, palestiniennes et diasporiques.
Pour une mémoire active du 8 mai
La philosophe met en garde contre la « brutalisation mémorielle » et plaide pour une commémoration du 8 mai qui résiste aux instrumentalisations. Tisser les mémoires des résistants, des troupes coloniales, des victimes de l’Est ou des peuples colonisés permettrait de faire du souvenir de la guerre non pas un ciment des fronts actuels, mais un ferment de résistance aux logiques guerrières.
Jean-Paul BLOIS



