Changer de regard : du risque agricole à l’opportunité stratégique
L’accord d’association entre l’Union européenne et le Mercosur, longtemps perçu en France hexagonale comme une menace pour certaines filières agricoles traditionnelles, pourrait paradoxalement constituer une opportunité stratégique majeure pour la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane, à condition d’en changer radicalement la lecture et l’usage économique. Dans ces territoires ultramarins, où le modèle économique hérité de la départementalisation repose historiquement sur l’importation massive de biens, la consommation subventionnée et un secteur tertiaire hypertrophié, l’ouverture commerciale avec l’Amérique du Sud peut devenir le levier d’un basculement vers un nouveau modèle productif fondé sur la transformation industrielle locale et la création de valeur ajoutée.
Un accord commercial dans un monde en recomposition
Le Mercosur regroupe des puissances agricoles mondiales capables de produire à grande échelle et à des coûts très compétitifs des matières premières agricoles. L’accord avec l’Union européenne prévoit une suppression progressive de la quasi-totalité des droits de douane entre les deux blocs. Dans un contexte de fragilisation des chaînes d’approvisionnement mondiales, il vise à sécuriser les échanges, diversifier les sources d’approvisionnement et renforcer les coopérations économiques durables. Pour les Antilles-Guyane, l’enjeu dépasse largement la seule logique commerciale européenne traditionnelle.
L’impasse agricole des Antilles et de la Guyane
La Guadeloupe, la Martinique et la Guyane souffrent d’une double impasse agricole. La production locale est structurellement insuffisante, fragmentée, peu mécanisée et confrontée à des coûts élevés, malgré les soutiens publics. L’importation quasi exclusive de produits finis en provenance de l’Hexagone alimente la vie chère et prive les territoires de toute montée en gamme industrielle. Continuer à penser le développement uniquement à partir de la production locale existante relève désormais de l’illusion.
Importer pour transformer : un changement de paradigme économique
L’accord du Mercosur ouvre la possibilité d’un schéma économique inédit : importer des matières premières agricoles sud-américaines à coûts maîtrisés, les transformer localement dans des unités agroalimentaires modernes, automatisées et compétitives. Ce modèle permettrait d’alimenter le marché local à des prix plus accessibles tout en développant des capacités d’exportation vers l’Europe de produits tropicaux finis à forte valeur ajoutée.
Des plateformes agro-industrielles entre Europe et Amérique du Sud
Un tel modèle repositionnerait la Guadeloupe, la Martinique et la Guyane comme des plateformes agro-industrielles régionales, au carrefour de l’Europe et de l’Amérique du Sud. Il ne s’agirait plus de concurrencer les agricultures sud-américaines sur la production primaire, mais de capter la valeur dans la transformation, le conditionnement, l’innovation alimentaire et la logistique.
Mercosur et intelligence artificielle : une convergence décisive
Cette perspective prend une résonance particulière dans le contexte de la révolution de l’intelligence artificielle et de la dégradation des finances publiques françaises. L’IA va profondément bouleverser le secteur tertiaire, pilier historique de l’emploi public depuis la départementalisation, en automatisant de nombreuses tâches administratives et commerciales.
La “mort invisible” du modèle social de la départementalisation
L’automatisation menace directement l’assiette fiscale qui finance le modèle social local, fondé sur les revenus du travail, les charges sociales et l’octroi de mer. Cette fragilisation progressive rend inéluctable une réduction future de la dépense publique et des transferts financiers.
Recréer des emplois productifs à l’ère de l’automatisation
La création d’une filière agroalimentaire régionale adossée à l’accord du Mercosur offrirait un amortisseur économique et social. Elle permettrait de recréer des emplois productifs, industriels et logistiques, moins exposés à l’automatisation totale, tout en générant de nouvelles bases fiscales fondées sur la production réelle et l’exportation.
Rompre avec la vision défensive des échanges
Loin d’être une menace, l’accord du Mercosur peut devenir l’un des instruments de la réinvention économique des Antilles-Guyane. Il suppose de rompre avec une vision idéologique défensive et hexagonalo-centrée des échanges commerciaux.
Vers une grande région Antilles-Guyane arrimée à l’Union européenne
Cette stratégie implique une volonté politique forte, notamment la création d’une grande région Antilles-Guyane directement rattachée institutionnellement à l’Union européenne, des investissements structurants dans les infrastructures portuaires, énergétiques et industrielles, ainsi qu’une intégration régionale maîtrisée.
Sortir du modèle de comptoir pour entrer dans l’économie du XXIᵉ siècle
À l’heure où la crise de la dette et l’intelligence artificielle fragilisent les fondements du modèle social de la départementalisation, refuser d’explorer cette opportunité reviendrait à s’accrocher à un modèle à bout de souffle. L’accord du Mercosur pourrait au contraire marquer le point de départ d’un nouveau cycle de développement productif, plus autonome, plus résilient et mieux arrimé aux réalités économiques du XXIᵉ siècle.
« Nómm ka di san fè, bondié ka fè san di »
Aide‑toi, le ciel t’aidera.
Jean‑Marie Nol
Économiste et juriste en droit public




