Nous avons lu un article particulièrement éclairant de Nicolas Truong, intitulé « Cette sensation que “le réel s’effondre sous nos pieds”, ou le nouveau malaise dans la civilisation », publié en octobre 2025 dans Le Monde.
L’auteur y montre que notre époque traverse une crise profonde qui dépasse les seuls désordres politiques ou géopolitiques :
un malaise civilisationnel global, où la multiplication des guerres, l’explosion des troubles psychiques et la dégradation du langage se répondent et s’alimentent mutuellement. En résonance avec le diagnostic formulé par Sigmund Freud en 1930, cet article invite à penser la perte contemporaine de repères, la fragilisation du rapport à la vérité et l’effritement des médiations symboliques qui rendaient le monde lisible et habitable.
Il y a cette sensation diffuse, persistante, presque physique : celle d’un sol qui se fissure sous nos pas.
Comme si le monde ne tenait plus tout à fait debout, comme si la réalité elle-même cessait d’être un point d’appui partagé. Ce malaise n’est pas seulement politique, géopolitique ou économique. Il est plus profond. Il touche à ce qui fonde notre rapport au réel, à la parole, aux autres et à nous-mêmes.
Près d’un siècle après Le Malaise dans la civilisation, le diagnostic freudien retrouve une troublante actualité.
Les guerres se multiplient à un niveau inédit depuis l’après-guerre, la souffrance psychique explose, et, entre ces deux violences — l’une extérieure, l’autre intérieure — s’insinue une troisième fracture : celle du langage. Les mots ne disent plus les choses. Pire : ils les inversent, les brouillent, les vident de leur sens. Le mensonge politique n’est plus un accident, il devient une méthode. La parole publique ne cherche plus à décrire le réel mais à le reconfigurer au gré des intérêts, au risque de rompre le lien de confiance sans lequel aucune société ne tient.
Ce glissement n’est pas sans conséquences anthropologiques.
Quand la vérité cesse d’être un horizon commun, l’adversaire devient un ennemi, la divergence une menace, le doute une faiblesse. Les réseaux sociaux, en amplifiant les affects et en radicalisant les positions, accélèrent cette déréalisation collective. Nous ne sommes plus seulement dans un malaise « névrotique », où le conflit intérieur demeure négociable ; nous entrons dans un malaise plus inquiétant, proche du registre psychotique, où la réalité elle-même ne fait plus consensus.
L’irruption massive du numérique, l’effritement de la vie privée et la montée en puissance de l’intelligence artificielle ajoutent au vertige.
Les médiations symboliques — l’école, les médias, les institutions, la parole savante — s’affaiblissent ou se disqualifient. Or ce sont précisément ces médiations qui permettaient de transformer la violence brute en conflit régulé, l’angoisse en pensée, la pulsion en culture.
Faut-il pour autant céder au fatalisme ?
Rien n’est moins sûr. Comme toute crise civilisationnelle, celle-ci peut être l’annonce d’une bifurcation. Encore faut-il en nommer les enjeux. Reconstruire des lieux de confiance. Réapprendre une pratique collective de la vérité, non comme dogme, mais comme exigence partagée. Redonner à la parole son poids, sa responsabilité, sa capacité à lier. Retisser le lien social là où règnent la suspicion et la fragmentation.
Freud posait déjà l’alternative en des termes simples et implacables : Éros ou Thanatos.
La pulsion de vie ou la pulsion de mort. Aujourd’hui encore, le choix demeure. Il ne se fera ni par la technologie seule ni par l’invocation incantatoire des valeurs, mais par un travail patient sur ce qui nous relie : le langage, la confiance, et la reconnaissance d’un réel commun. Sans cela, le monde continuera de s’effondrer — non sous les coups d’un cataclysme soudain, mais par l’érosion silencieuse de ce qui le rend habitable. Gdc




