(Plaidoyer pour la reconnaissance des sargasses comme pollution maritime)
Depuis plus d’une décennie, les rivages de la Caraïbe sont périodiquement submergés par des nappes massives de sargasses. Ce phénomène, longtemps perçu comme une nuisance naturelle exceptionnelle, s’est imposé comme une réalité structurelle, durable et transfrontalière. Pourtant, malgré ses effets sanitaires, environnementaux, économiques et sociaux désormais bien établis, les sargasses ne sont toujours pas reconnues juridiquement comme une pollution maritime. Cette absence de qualification constitue aujourd’hui un angle mort du droit et de l’action publique.
Quand le mot “déchet” sert à éviter le mot “pollution”
Au moment où M. Alexandre Allegret-Pilot interroge le 2 décembre 2025 Mme la ministre de la transition écologique, de la biodiversité(…) au sujet de la nécessité urgente de clarifier le statut juridique de la sargasse échouée sur les littoraux ultramarins, alors que ses impacts sanitaires, économiques et environnementaux s’aggravent d’année en année en Guadeloupe, en Martinique et en Guyane. (https://questions.assemblee-nationale.fr/q17/17-11353QE.htm?utm) (…), et demande si le Gouvernement envisage de reconnaître explicitement la sargasse échouée comme un déchet, au sens de l’article L. 541-1-1 du code de l’environnement, afin de clarifier les responsabilités de collecte, il est temps de le dire clairement : les échouements massifs de sargasses dans le bassin caribéen relèvent bien d’une pollution maritime d’origine diffuse, et doivent être reconnus comme tels.
Pourquoi leur reconnaissance comme pollution maritime est devenue une urgence scientifique et sanitaire
Depuis le début des années 2010, le bassin caribéen subit des échouements massifs et récurrents de sargasses d’une ampleur inédite. Longtemps abordé comme un phénomène naturel exceptionnel, le sujet ne peut plus aujourd’hui être traité comme une simple nuisance environnementale. Les connaissances scientifiques accumulées ces dernières années montrent clairement que les sargasses constituent désormais un facteur de pollution maritime durable, aux effets potentiellement graves sur les écosystèmes et la santé humaine. Ne pas reconnaître juridiquement cette réalité revient à ignorer l’état de la science.
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Une biomasse marine lourdement contaminée
Les sargasses qui envahissent les côtes caribéennes ne sont pas de simples algues flottantes. De nombreuses études ont mis en évidence leur forte capacité de bioaccumulation des contaminants présents dans l’océan Atlantique.
Ces algues concentrent notamment :
- l’arsenic, parfois à des niveaux très élevés,
- le cadmium,
- le plomb,
- le mercure,… ainsi que d’autres éléments traces métalliques issus de sources continentales et atmosphériques.
Cette charge en métaux lourds n’est pas anecdotique. Elle rend problématique toute valorisation agricole ou alimentaire des sargasses et transforme leur présence massive en vecteur de contamination chimique du milieu littoral. Lors de leur décomposition, ces métaux peuvent être relargués dans les sols, les eaux côtières et les sédiments, avec des effets potentiellement persistants.
En résumé, les sargasses ne sont pas seulement envahissantes : elles sont porteuses de pollution.
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Des volumes sans précédent aux abords de côtes habitées
La singularité du phénomène réside également dans l’abondance exceptionnelle des masses d’algues transportées par les courants océaniques. Des millions de tonnes dérivent chaque année depuis l’Atlantique équatorial jusqu’aux Antilles, à l’Amérique centrale et au nord de l’Amérique du Sud.
Ces radeaux de sargasses s’accumulent au large, dans les baies, sur les plages, dans les mangroves, à proximité immédiate de zones habitées et d’écosystèmes sensibles.
À cette échelle, il ne s’agit plus d’un apport naturel ponctuel, mais d’un flux massif et répété de matière contaminée, qui modifie durablement les équilibres biologiques, chimiques et physiques du littoral.
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Un risque durable pour les écosystèmes côtiers
L’impact écologique des sargasses est désormais bien documenté. Leur accumulation entraîne l’asphyxie des herbiers marins, la dégradation des récifs coralliens, la mortalité de la faune benthique et halieutique, la perturbation des zones de reproduction et de nurserie. Mais à cela s’ajoute la contamination chimique potentielle des milieux côtiers par les métaux lourds, susceptible d’affecter la chaîne alimentaire marine sur le long terme.
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Un enjeu sanitaire sous-estimé
Sur le plan sanitaire, les risques ne se limitent pas aux émanations d’hydrogène sulfuré et d’ammoniac bien connues lors de la décomposition des algues. L’exposition répétée des populations aux métaux lourds — par contact avec les sols contaminés, par inhalation de formes gazeuses ou poussières ou via la consommation de produits de la mer — soulève des questions sérieuses de santé publique.
Nos populations deviennent ainsi les réceptrices finales d’une pollution qu’elles n’ont pas produite.
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Une pollution maritime au sens du droit international
Selon le droit international de la mer, constitue une pollution « toute introduction directe ou indirecte de substances ou d’énergie par l’homme dans le milieu marin entraînant des effets nuisibles sur la santé humaine, les ressources biologiques, les écosystèmes ou les usages de la mer ».
Les sargasses, bien qu’organismes vivants, répondent aujourd’hui à cette définition :
- leur prolifération massive est liée à des apports anthropiques en nutriments (directs ou indirects), ainsi qu’une partie de leur charge polluante,
- elles transportent des substances dangereuses,
- elles produisent des effets nocifs durables sur les milieux et les populations.
Leur non-reconnaissance comme pollution maritime apparaît dès lors comme une anomalie juridique, au regard des connaissances scientifiques disponibles.
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Reconnaître pour prévenir et réparer
Reconnaître les sargasses comme pollution maritime, ce n’est pas céder à une exagération militante. C’est tirer les conséquences logiques des faits scientifiques.
Cette reconnaissance permettrait :
- de mobiliser des instruments juridiques, financiers et opérationnels nationaux et internationaux,
- de renforcer la coopération régionale dans le bassin caribéen,
- et de poser clairement la question de la responsabilité des activités génératrices de cette pollution diffuse.
En conclusion, ne plus détournons le regard,
Continuer à qualifier les sargasses comme une simple nuisance naturelle et ses atterrissages comme de simples déchets revient à ignorer leur charge toxique, leur ampleur inédite et leur impact durable. À l’inverse, les reconnaître comme pollution maritime, c’est accepter que l’océan est devenu le vecteur d’un désordre environnemental global, dont la Caraïbe subit les conséquences les plus visibles.
La science est là. Les impacts sont là.
Il ne manque plus que le courage juridique et politique de nommer le problème pour enfin y apporter une réponse à la hauteur des enjeux.




