NOTE DE LECTURE
« Langage et Société »
« TOUT A FAIT »
L’hôtesse à la voix suave et au sourire fonctionnel ne dit jamais « oui » mais continûment : « – Tout à fait ».
« – Pardon, Mademoiselle, les WC sont bien derrière les cabines téléphoniques?
– « Tout à fait.»
Style « cool », tonalité qui arrondit les angles, plénitude huilée de la parole creuse. Bertrand Poirot-Delpech réagit à juste titre contre l’emploi abusif et envahissant de ces longs adverbes faussement denses, qui remplacent de plus en plus le simple « oui » net et carré: « complètement », « totalement », « absolument », « tout à fait ».
Cette redondance contagieuse n’est pourtant pas dénuée de signification (pas totalement…). Si l’on écoute bien ce « tout à fait » accomplir ses inflexions, se muer en une sorte de caresse musicale aux orthographes multiples (toute à fée, Thoutaphé, touthe affée, Tout Tha Fé…), on saisit toute la charge de relationnel-fonctionnel que la voix de l’hôtesse se doit d’ajouter à la seule affirmation. Elle n’a pas simplement à acquiescer, elle doit accomplir le « oui », lui adjoindre littéralement l’idée de totalité et de facture achevée. Son « tout à fait » est un oui féminisé comme une eau de toilette, nimbée de perfection technicienne et d’érotisme fonctionnel. Il est le « Service Plus » de la société qu’elle représente et qui vous accueille avec toute sa positivité, qui vous approuve de tout son désintéressement.
Refus du heurt, refus des choses nues, emballages fonctionnels des phrases et des sentiments, aura publicitaire euphorisant toutes les réalités du monde (les vieillards ne sont « plus tout à fait » jeunes), euphémisation générale de toute l’âpreté des relations, triomphe de la fonction relationnelle sur la relation vraie.
S’entendre dire « tout à fait », c’est recevoir un « oui » qui vous parfume, et dont vous êtes invité à reproduire le parfum anonyme à l’usage de ceux qui vous entourent.
François Brune
« Les médias pensent comme moi » p. 117
coll: l’homme et la société
éd. L’Harmattan -1993




