Le 29 janvier 2026, la Martinique a franchi une étape importante en abordant de manière concrète la question du financement de son transport public. Confrontée à l’urgence de garantir un financement durable de son système, l’Assemblée a adopté la révision du plafond du Versement Mobilité. Sur 37 élus exprimés, 28 ont choisi d’assumer pleinement leurs responsabilités.
Cette décision n’a pas été prise à la légère. Elle intervient dans un contexte de fortes tensions, alors même qu’avant le vote, certains milieux économiques se sont élevés contre la mesure. J’ai rencontré leurs représentants, expliqué la démarche, présenté les chiffres et exposé la réalité financière du transport public en Martinique. Mais force est de constater que le débat reste parfois dominé par des postures, au détriment d’une analyse rationnelle et constructive.
J’ai volontairement évité les termes accusatoires. Le sujet du transport public mérite de la clarté, de la responsabilité et du courage collectif. Nommer les réalités, poser les choix et en assumer les conséquences est plus utile que de chercher des boucs émissaires.
Il faut poser la question avec franchise : peut-on durablement exiger un transport public moderne, fiable et performant, tout en refusant d’en assurer collectivement le financement ? Peut-on dénoncer l’état des infrastructures ou les difficultés de mobilité, tout en s’opposant aux moyens nécessaires pour y répondre ? Cette contradiction fragilise notre capacité d’action et doit être dépassée.
Les données sont claires. Le transport collectif en Martinique présente aujourd’hui un déséquilibre de près de 60 millions d’euros, les recettes actuelles ne permettant pas de couvrir l’ensemble des coûts d’exploitation. La CTM contribue déjà de manière déterminante : 110 millions d’euros engagés en 2025, contre 65 millions en 2018, soit une augmentation de plus de 50 %. Pendant ce temps, le Versement Mobilité est resté inchangé à 2 % depuis 2016, alors que les coûts de fonctionnement, d’entretien et d’investissement n’ont cessé de croître.
La décision votée repose sur un principe simple : responsabilité et solidarité partagée. Le transport public bénéficie directement au tissu économique et social : il permet aux salariés d’accéder à l’emploi, aux jeunes à la formation, aux consommateurs aux commerces. C’est une infrastructure du développement de la Martinique.
Cette approche n’a rien d’exceptionnel. Partout ailleurs, les villes confrontées aux mêmes enjeux ont choisi d’assumer collectivement le financement de leur mobilité. En Île-de-France, le Versement Mobilité atteint 2,95 %, garantissant un réseau dense et performant. A Lyon, Lille, Bordeaux ou Nantes, les taux avoisinent ou atteignent 3 %, sans freiner l’activité économique. Ces villes ont compris une réalité simple : sans transport public solide, il n’y a ni attractivité durable, ni cohésion sociale. La Martinique ne peut durablement s’exclure de cette logique.
La révision adoptée prévoit une augmentation progressive du plafond, pouvant aller jusqu’à 3 %, avec une mise en œuvre concertée. Elle représente entre 8,4 et 33,5 millions d’euros de recettes supplémentaires, exclusivement destinées à moderniser le réseau et améliorer la qualité du service. Le seuil d’assujettissement n’a pas été abaissé à cinq salariés afin de protéger les très petites entreprises. La CTM, en tant qu’employeur, prendra elle aussi sa part, avec 1,4 million d’euros supplémentaires. Il s’agit d’un effort équitablement réparti.
La révision du Versement Mobilité ne constitue pas l’unique réponse financière. Elle devra s’accompagner d’un travail parallèle sur l’augmentation des recettes commerciales grâce à la mise à disposition d’un système de billetterie fiable et la recherche de cofinancements européens. Aujourd’hui, il est essentiel de dire clairement que les recettes commerciales ne s’élèvent qu’à environ 10 millions d’euros sur un total de 170 millions de dépenses.
Certains expriment des inquiétudes sur la « pression fiscale ». Mais quelles alternatives existe-t-il ? Renoncer à cette décision, c’est accepter la dégradation progressive du réseau, l’aggravation des inégalités territoriales et l’isolement de milliers de Martiniquais. C’est aussi renoncer à une vision cohérente de l’aménagement et du développement de la Martinique.
Le transport public n’est pas un service accessoire. C’est aussi un outil de justice sociale, un levier d’égalité des chances et un facteur de cohésion. C’est ce qui permet à une mère de famille du Nord de rejoindre son travail à Fort-de-France, à un étudiant du Sud d’accéder à l’université, et à des milliers de salariés de se déplacer sans dépendre exclusivement de la voiture individuelle.
Investir dans la mobilité, c’est aussi assurer un transport public fiable, capable de fonctionner même en période de tensions sociales ou de grèves. L’objectif est de créer un réseau stable et performant, pour que la Martinique bénéficie d’une mobilité sûre et continue. Une mobilité performante est un facteur de compétitivité, de productivité et de création de valeur. Le développement économique ne peut être dissocié de l’existence d’un réseau de transport solide et accessible.
Nous ne céderons ni à la facilité, ni au court-termisme. Les choix à faire sont difficiles mais nécessaires. La CTM ne renoncera pas à ses responsabilités pour préserver des équilibres fragiles à court terme, au détriment de l’intérêt général.
La Martinique mérite un débat franc, des décisions courageuses et un engagement partagé pour son avenir. L’avenir se construit lorsque chacun accepte de prendre sa part du chemin. Seul on va plus vite, ensemble on va plus loin. C’est cette conviction qui guide notre action.
Serge LETCHIMY
Président du Conseil exécutif de Martinique




