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    Un nouveau monde est entrain de naître aux Antilles : lignes de force, lignes de fracture ?

    janvier 9, 2026Mise à jourjanvier 9, 2026Aucun commentaire
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    Le vieux monde de la départementalisation se meurt, un nouveau monde chaotique est entrain de naître , alors de fait , quelles sont les lignes de force du changement de paradigme du désengagement de l’État français en cours en Guadeloupe et Martinique ?
    La Guadeloupe et la Martinique abordent l’année 2026 dans un climat de trouble profond et de violence , nourri par l’intuition diffuse que quelque chose d’essentiel sur le plan politique et sociétal est en train de se défaire dans l’ordre du monde. Longtemps, les sociétés antillaises ont vécu dans un cadre relativement stabilisé, protégées des grands soubresauts géopolitiques et économiques par la solidité des institutions françaises, par l’appartenance à l’Union européenne, par un modèle social généreux et par un niveau de vie sans équivalent dans la région caribéenne. Cette situation, héritée de la départementalisation, a permis d’assurer une relative paix sociale, d’élever les conditions matérielles d’existence et de contenir les fractures issues de l’histoire longue de l’esclavage et de la colonisation. Pourtant, ce socle de certitudes vacille aujourd’hui, non pas sous l’effet d’une crise isolée, mais sous celui d’une transformation globale du système international et par voie de conséquence sur le plan national français.
    Depuis plusieurs années, l’ancien monde semble se désagréger.
    La guerre, que l’on croyait cantonnée à des périphéries lointaines, se rapproche symboliquement et géographiquement. À moins de trois heures d’avion des Antilles, le Venezuela est traversé par des tensions majeures, tandis que les conflits armés se multiplient ailleurs, sous des formes tantôt ouvertes, tantôt hybrides. Le multilatéralisme, fondé sur le dialogue, la recherche du compromis et le respect de règles communes, apparaît à bout de souffle. Les grandes puissances ne cherchent plus à s’entendre durablement, mais à imposer leurs intérêts par la force, la technologie, la finance ou l’intimidation stratégique. Dans ce contexte, la capacité des normes, des valeurs et du droit international à réguler le monde est de plus en plus contestée, voire ouvertement rejetée.
    Ce sentiment d’un monde qui se défait trouve un écho particulier dans la célèbre analyse d’Antonio Gramsci, pour qui la crise naît précisément de l’écart entre un ancien monde qui meurt et un nouveau qui peine à naître. Nous vivons cet interrègne, ce clair-obscur où surgissent des phénomènes inquiétants, parfois monstrueux : extension des guerres, montée des populismes, bulle financière prête à éclater de l’intelligence artificielle, possible crise boursière et financière, brutalisation des rapports économiques, dérèglements climatiques extrêmes, manipulations informationnelles et remise en cause des démocraties libérales avec l’apparition prochaine de régimes autoritaires au sein de la sphère occidentale . Il devient alors indispensable de chercher l’intelligibilité de ce chaos apparent, non pour céder au fatalisme, mais pour comprendre les lignes de force et de fracture du monde qui émerge avec ses conséquences prévisibles sur les Antilles.
    Or le monde qui naît aujourd’hui n’est plus régi par des règles communes, mais par la loi du plus fort, où la suprématie technologique est indissociable de la puissance militaire.
    Les déclarations américaines répétées sur le Groenland constituent à cet égard un électrochoc majeur pour les guadeloupéens et Martiniquais .
    Le simple fait qu’un président des États-Unis puisse évoquer ouvertement l’annexion d’un territoire relevant d’un État membre de l’OTAN révèle la profondeur de la rupture en cours.C’est dans ce contexte que la question du rattachement institutionnel direct de l’outre-mer avec l’Union Européenne et aussi de la souveraineté, de l’autonomie et de l’indépendance de la Guyane et des Antilles françaises doit être intégralement repensée.Parfois les contradictions éclatent. En 1946, les Martiniquais réclament l’égalité, les mêmes droits et les mêmes acquis sociaux que les citoyens français. Césaire, suivant le mouvement, demande et obtient le statut de département français. Tout en sachant que la départementalisation sera un obstacle à l’autonomie dont il rêve – « Les peuples vont leur pas, leur pas secret », dit-il –, Césaire refuse de forcer la vitesse. L’heure venue, les jeunes indépendantistes le lui reprocheront. Sa réponse : sans la France, la Martinique serait devenue comme Haïti.
    La question centrale n’est plus de savoir si la souveraineté est moralement désirable, mais ce qu’elle signifierait concrètement dans un monde dominé par la force, la prédation stratégique et la dépendance économique et technologique.
    L’exemple du Venezuela et surtout du Groenland est, à cet égard, particulièrement éclairant. Territoire autonome, doté de compétences propres, il n’en demeure pas moins exposé à la convoitise directe d’une superpuissance. Alors qu’il avait déjà déclaré souhaiter racheter le Groenland au Danemark en 2019, Donald Trump est revenu à la charge plus violemment depuis sa réélection en novembre dernier. Il s’inscrit là dans l’histoire longue de l’impérialisme états-unien, l’île étant convoitée par son pays depuis longtemps. Si c’est avant tout pour les richesses minières souterraines qui s’y trouvent et pour sa position stratégique sur les routes de l’Arctique que le Groenland se trouve aujourd’hui au centre du jeu, ses habitants, dont la majorité sont des Inuits, se sentent très peu considérés au milieu de ce qu’ils perçoivent comme des tractations entre États. Hier autonomistes mais aujourd’hui largement pro-indépendance, les Groenlandais réclament avant tout leur droit à l’autodétermination et Donald Trump devrait jouer la dessus pour s’engouffrer dans la brèche du statut de l’autonomie pour annexer le Groenland au grand dam des Européens totalement dans l’impuissance. Il est permis de penser que si le Groenland avait été pleinement intégré au Danemark, sans statut autonome distinct, jamais de telles velléités d’annexion n’auraient été formulées aussi ouvertement par la puissance américaine . Cette réalité doit interroger profondément les intellectuels et responsables antillo-guyanais.
    Souhaiterait-on réellement substituer à la protection imparfaite mais réelle de l’État français une exposition directe ou indirecte à l’impérialisme américain, ou à d’autres formes de domination ?
    Dans un monde de blocs, l’autonomie peut devenir non pas un tremplin vers l’émancipation, mais une zone grise de vulnérabilité économique et stratégique. Dans le nouvel ordre mondial, la sécurité nationale et les intérêts stratégiques priment désormais sur les statuts juridiques, les alliances et les principes. Le droit international devient un instrument à géométrie variable, mobilisé ou ignoré selon les rapports de force. Ce précédent ne concerne pas uniquement l’Europe du Sud et du Nord ; il résonne puissamment dans tous les territoires périphériques des grandes puissances.
    Pour la Guyane, la Guadeloupe et la Martinique, cette situation impose une remise en question profonde des débats sur la souveraineté, l’autonomie et l’indépendance. La fin de la mondialisation ne rouvre pas mécaniquement un horizon favorable aux processus classiques de décolonisation. Elle en constitue au contraire un brutal coup d’arrêt. Le monde tiers-mondiste des années 1960 et 1970, structuré par les luttes de libération nationale et l’espoir d’un Sud global émancipé, a disparu. Le retour des empires, la concentration de la puissance dans quelques pôles dominants et la faillite économique de nombreux États postcoloniaux rendent ces schémas largement obsolètes. Dans un monde de blocs, l’autonomie peut devenir non pas un tremplin vers l’émancipation, mais une zone grise de vulnérabilité stratégique, exposée aux appétits des grandes puissances.
    Cette interrogation géopolitique se double d’une crise plus silencieuse mais tout aussi décisive : celle du modèle économique et social antillais.
    Contrairement à une idée largement répandue, il existe bien un modèle économique en Guadeloupe et en Martinique. Il est le produit historique et institutionnel de la départementalisation, qui a orienté les économies locales vers la dépense publique, la redistribution, la consommation et l’emploi administratif, plutôt que vers la construction d’un appareil productif autonome. Ce choix politique a permis des avancées majeures : élévation du niveau de vie, émergence d’une puissante classe moyenne, accès massif à l’éducation, à la santé et à la protection sociale. Mais il a aussi généré des dépendances structurelles durables, une faible capacité productive et une extraversion des centres de décision.
    Ce modèle a tenu tant qu’il était adossé à un État-providence puissant et financièrement soutenable. Or ces piliers se fissurent aujourd’hui. La crise des finances publiques françaises, l’endettement massif, l’essoufflement du modèle social et la révolution technologique de l’intelligence artificielle bouleversent les équilibres. Dans des économies déjà peu productives et fortement dépendantes, cette mutation agit comme un accélérateur de crise, en particulier pour la jeunesse, confrontée à un marché du travail incapable d’absorber ses compétences.
    C’est dans ce contexte que l’État français amorce une transformation progressive de sa stratégie outre-mer. La mission confiée à André Chassaigne, ancien président du groupe communiste à l’assemblée nationale , en Martinique, Guadeloupe et Guyane, officiellement centrée sur la souveraineté alimentaire, révèle en réalité une réflexion plus large sur les limites du modèle départemental et sur la nécessité de repenser l’organisation économique et institutionnelle des territoires. Elle s’inscrit dans un moment charnière où l’État semble acter la fin d’un système arrivé à bout de souffle, et opter pour l’autonomie.
    À cette recomposition silencieuse du modèle économique et institutionnel s’ajoute désormais un signal particulièrement révélateur : la réforme annoncée des Agences régionales de santé, qui s’inscrit explicitement dans un nouvel acte de décentralisation prévu pour 2026.
    Derrière le discours officiel de proximité, d’efficacité et de clarification des compétences, cette réforme porte en réalité le risque majeur d’un désengagement financier progressif de l’État, transférant aux collectivités locales – déjà fragilisées – des charges lourdes et structurelles. Le projet gouvernemental envisage en effet de confier aux départements, et en Martinique à la Collectivité territoriale, une part croissante des compétences médico-sociales aujourd’hui exercées par les ARS, notamment l’accompagnement des personnes âgées, des personnes en situation de handicap et le maintien à domicile, tout en conservant au niveau de l’État les missions régaliennes et les décisions stratégiques les plus coûteuses.
    Ce schéma révèle une logique désormais bien identifiée : l’État conserve la norme, la planification et l’autorité, mais délègue l’exécution et surtout le financement aux collectivités. La question du financement, volontairement laissée floue par le gouvernement, cristallise les inquiétudes. Il est question d’affecter une part de la CSG aux départements pour assumer ces nouvelles compétences, sans garantie claire de compensation intégrale et pérenne. Dans des territoires comme la Guadeloupe et la Martinique, où les finances locales sont déjà sous tension, où la démographie vieillit rapidement et où les besoins de santé sont structurellement plus élevés qu’en moyenne nationale, un tel transfert pourrait produire un effet ciseau redoutable : des dépenses en hausse continue face à des ressources contraintes, voire dégressives.
    La réforme des ARS apparaît ainsi comme un laboratoire avancé de ce que pourrait devenir, à moyen terme, la relation financière entre l’État et les territoires ultramarins.
    Sous couvert de décentralisation en France hexagonale et d’autonomie aux Antilles -Guyane, elle organise une redistribution des responsabilités qui expose les collectivités à une prise de risque budgétaire accrue, sans leur donner les leviers fiscaux, productifs ou réglementaires permettant d’y faire face. Les critiques formulées par les acteurs hospitaliers et les anciens responsables des ARS, y compris en Martinique et Guadeloupe , soulignent ce danger : loin de renforcer la cohérence du système de santé, le projet pourrait fragmenter la gouvernance, politiser la gestion sanitaire et, surtout, masquer un transfert de charges financières que l’État ne souhaite plus assumer seul dans un contexte de crise durable des finances publiques.
    Dans le cadre du nouveau monde qui se dessine, cette réforme prend une signification plus large.
    Elle illustre la manière dont l’État français, confronté à l’essoufflement de son modèle social et à la contrainte budgétaire, amorce un repli stratégique vers l’autonomie sans l’assumer pleinement. La décentralisation devient alors moins un instrument d’émancipation qu’un vecteur de délestage financier. Pour la Guadeloupe et la Martinique, le risque est clair : voir se multiplier des compétences transférées sans moyens suffisants, dans des secteurs aussi sensibles que la santé, la dépendance et le médico-social, piliers historiques de la cohésion sociale locale.
    Ce mouvement confirme que la véritable rupture à l’œuvre n’est pas seulement géopolitique ou économique, mais aussi budgétaire et institutionnelle. Il signale que la protection offerte par l’État, longtemps considérée comme acquise, entre dans une phase de redéfinition profonde. Dans un monde marqué par la fin des certitudes, la brutalisation des rapports de force et la raréfaction des ressources publiques, les Antilles françaises ne sont plus seulement confrontées à la question de leur place dans l’ordre mondial, mais à celle, plus immédiate encore, de leur capacité à absorber un retrait progressif de l’État sans déstabilisation sociale majeure. Ce risque de désengagement financier, s’il n’est pas clairement nommé, négocié et encadré, pourrait constituer l’un des chocs les plus déterminants du nouveau monde qui est en train de naître. Sous couvert de proximité et de responsabilisation locale, il s’agit d’un transfert de charges qui pourrait fragiliser durablement la cohésion sociale aux Antilles, d’autant que le mal est déjà perceptible à la CTM qui réclame un milliard d’euros de compensation de transferts de compétences . Dans un contexte de contraintes budgétaires accrues, l’autonomie et la décentralisation risquent de devenir moins un instrument d’émancipation qu’un mécanisme de délestage financier.
    Le nouveau monde qui est en train de naître ne laisse ainsi que peu de place aux illusions. Il ne libère pas mécaniquement les peuples, il les expose. Dans un environnement international redevenu dangereux, où la force prime sur le droit et où les ressources publiques se raréfient, la Guadeloupe et la Martinique sont confrontées à des choix décisifs. Ni le statu quo , ni la rupture aveugle ne constituent des réponses viables. L’enjeu central réside dans la capacité à négocier une transition économique et institutionnelle maîtrisée à l’aide de l’article 73 renforcé , capable de concilier transformation productive, protection sociale et sécurité stratégique.
    C’est à cette condition seulement que les sociétés antillaises pourront trouver leur place dans le nouvel ordre mondial qui se dessine.
     Nous savons que nous vivons des crises multiples et que celles-ci sont la traduction du passage d’un monde ancien à un nouveau monde qui est en train de naître. Mais au-delà du recours à cette analyse inspirée par Gramsci . Antonio Gramsci a défini la crise par la célèbre citation : « La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés » La seconde partie de la citation est souvent traduite par « Le vieux monde se meurt, le nouveau monde tarde à apparaître et dans ce clair-obscur surgissent les monstres ». Alors ne peut-on décrypter les désordres ambiants comme une phase mettant en place de nouveaux acteurs et aussi de nouvelles règles avec la disruption de la société par l’intelligence artificielle… dessinant un nouveau monde que nous aurions intérêt à prendre en compte aux Antilles , à intégrer le plus rapidement possible pour y trouver notre place.
    Peter Drucker, l’un des pères du management, disait : « le plus grand danger dans les moments de turbulence, n’est pas la turbulence ; c’est d’agir avec la logique d’hier. »
    Aussi, mettons-nous au temps présent avec les nouvelles menaces de la révolution technologique, de la réduction de la dépense publique et de la probable diminution des transferts publics et sociaux au vu des difficultés financières de la France hexagonale.
    L’histoire jugera sans doute que la véritable rupture n’aura pas été que statutaire, mais aussi financière , budgétaire, technologique et politique, et que le moment décisif aura été celui où la Guadeloupe et la Martinique auront dû choisir entre subir la fin d’un modèle imposée par les contraintes extérieures ou construire, dans un cadre négocié et protecteur, une mutation maîtrisée au service de leurs populations.
    Jean Marie Nol économiste et juriste en droit public 

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