Pour mieux protéger les mineurs en ligne, plusieurs pays – dont la France – envisagent d’imposer aux réseaux sociaux des dispositifs de vérification de l’âge. Mais 371 universitaires spécialisés en cybersécurité, informatique et protection des données alertent : ces systèmes, qu’ils reposent sur l’analyse d’un selfie ou sur la transmission de documents d’identité, ne sont ni fiables, ni efficaces, et comportent des risques majeurs pour la sécurité et la vie privée. Dans une lettre ouverte publiée le 2 mars, ces chercheurs issus de 29 pays, dont 20 européens, demandent un moratoire.
En France, si la proposition de loi obtient l’aval du Sénat et de la Commission européenne, les mineurs de moins de 15 ans ne pourraient plus accéder aux réseaux sociaux à partir de septembre prochain. À l’échelle européenne, la Commission entend imposer des outils de vérification de l’âge aux grandes plateformes (TikTok, Facebook, Instagram) dans le cadre du règlement sur les services numériques (DSA). L’Australie applique déjà des règles similaires. Certaines entreprises comme OpenAI, Roblox ou Discord ont récemment testé des dispositifs d’estimation de l’âge, parfois avec difficulté.
Selon les signataires de la lettre, les discussions actuelles conduiraient à exiger que tous les utilisateurs – mineurs comme adultes – prouvent leur âge pour utiliser des services numériques du quotidien : converser avec des proches, consulter l’actualité ou rechercher des informations. Une exigence qui dépasserait largement ce qui existe dans la vie hors ligne. Les chercheurs estiment que deux questions essentielles sont négligées : l’efficacité réelle de ces dispositifs et leurs conséquences sur la sécurité et la vie privée.
En pratique, ces systèmes impliqueraient la transmission d’informations personnelles à des intermédiaires spécialisés dans la vérification d’identité. Olivier Blazy, professeur en cybersécurité à l’École Polytechnique et signataire de la lettre, souligne que ces dispositifs collectent des données – selfies, documents officiels – qui ne circulaient pas auparavant. Selon lui, ces informations finiraient inévitablement par se retrouver dans des bases de données vulnérables aux cyberattaques.
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Les chercheurs soulignent également l’absence d’études scientifiques démontrant que la vérification de l’âge améliore réellement la sécurité des enfants en ligne. Ils estiment que ces systèmes sont à la fois intrusifs et facilement contournables, notamment grâce à des VPN ou à l’intelligence artificielle permettant de générer de faux profils. Ils mettent en garde contre la création d’une infrastructure mondiale de surveillance et de censure, susceptible d’affecter la liberté individuelle et l’autonomie numérique des États.
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Les signataires appellent à un moratoire tant que les questions de sécurité et de confidentialité ne sont pas résolues. Ils craignent par ailleurs un effet pervers : si ces lois sont appliquées, les mineurs pourraient se tourner vers des plateformes alternatives moins régulées, offrant un niveau de protection encore plus faible, tout en créant un faux sentiment de sécurité pour les parents.
Les responsables politiques souhaitent légitimement mieux protéger les enfants, reconnaît Olivier Blazy. Mais selon lui, ni les entreprises ni la recherche scientifique ne sont aujourd’hui capables de mettre en œuvre une vérification d’âge garantissant un haut niveau de sécurité et de protection des données personnelles. La précipitation législative risquerait ainsi de transformer un problème en un autre, potentiellement plus grave.
Les chercheurs pointent également un risque d’inégalités numériques accrues : certains utilisateurs – notamment des personnes âgées ou peu à l’aise avec les outils numériques – pourraient être exclus faute d’équipement adapté ou de compétences suffisantes.
En alternative, les scientifiques recommandent des approches d’accompagnement et d’éducation au numérique, ainsi que le recours à des solutions de contrôle parental installées directement sur les appareils. Cette approche permettrait d’impliquer davantage les parents et d’adapter les usages au cas par cas, plutôt que de s’en remettre à une solution technologique centralisée. Selon eux, la protection des mineurs en ligne nécessite un travail d’encadrement et d’apprentissage, et non l’illusion qu’une technologie pourrait, à elle seule, résoudre le problème.