L’interview accordée par Mireille Pierre-Louis repris dans les colonnes Antilla a le mérite de remettre au centre du débat une réalité trop souvent édulcorée : le désengagement progressif de l’État dans les territoires antillais, l’asphyxie financière des collectivités et les conséquences sociales qui en découlent. Sur ce diagnostic, étayé par des chiffres précis et une connaissance fine des finances publiques locales, l’alerte est légitime et nécessaire.
Mais c’est précisément parce que le constat est sérieux que le cadre idéologique mobilisé interroge.
En faisant de l’« ultralibéralisme » la clé explicative quasi exclusive des difficultés antillaises, Mireille Pierre-Louis affaiblit paradoxalement la portée de son propos.
L’« ultralibéralisme » est un terme politiquement efficace, mais intellectuellement fragile. Il ne renvoie à aucune école de pensée structurée et fonctionne davantage comme un signifiant polémique que comme un outil d’analyse rigoureux. L’utiliser pour expliquer l’ensemble des maux ultramarins revient à simplifier des dynamiques autrement plus complexes, où se croisent contraintes européennes, arbitrages budgétaires nationaux, rigidités administratives françaises et faiblesses structurelles propres aux économies insulaires.
La France, faut-il le rappeler, n’est ni dans l’Hexagone ni outre-mer un modèle ultralibéral.
Le poids de la dépense publique, l’ampleur de la redistribution, la densité normative et la place centrale de l’État contredisent cette lecture. Aux Antilles, près de 80 % du PIB dépend directement ou indirectement de la dépense publique : nous sommes face à une hyper-dépendance à l’État, héritée du système colonial et jamais réellement dépassée.
En postulant que toute réduction de la dépense publique conduit mécaniquement à l’effondrement du secteur privé, le raisonnement enferme les Antilles dans un fatalisme économique dangereux.
Il évacue les causes profondes de la faiblesse du tissu productif local : étroitesse des marchés, coûts élevés, normes importées sans adaptation, fiscalité complexe, monopoles de fait et capitalisme de rente.
Le problème central n’est pas tant que l’État se retire que le fait qu’il intervienne mal. Exonérations ciblées, dispositifs complexes comme la LODEOM et aides sectorielles mal évaluées figent les structures existantes et renforcent un capitalisme de connivence, tout en posant la question de l’assistanat économique et social.
La comparaison avec les ajustements structurels du FMI relève davantage de la rhétorique militante que de l’analyse économique. Les Antilles bénéficient de transferts sociaux, de protections juridiques et d’infrastructures sans commune mesure avec les pays soumis à ces programmes.
Là où la critique touche juste, c’est dans la dénonciation d’un traitement différencié des territoires ultramarins, utilisés comme variables d’ajustement budgétaire. Ces choix relèvent de décisions politiques centralisées, non d’une main invisible des marchés.
En définitive, le désaccord porte moins sur le constat que sur son interprétation. Le danger n’est peut-être pas un ultralibéralisme fantasmé, mais la persistance d’un modèle hybride, ni vraiment libéral ni réellement protecteur, qui condamne les Antilles à la dépendance budgétaire sans leur offrir les moyens d’une autonomie économique réelle.
Dlo pasé farin.
Jean-Marie Nol
Économiste, juriste en droit public




