Nous sommes fin décembre 2025, la commémoration de décembre 1959 a été zappée. Bizarre ! On n’en parle ni dans la presse ni dans le monde culturel. Un autre évènement est oublié par l’histoire, qu’on peut rattacher au premier, qui s’insère dans une continuité en trompe l’œil de la politique martiniquaise. Moins d’un an après l’installation de la 5ème République et de son premier président, Charles de Gaulle, les incidents de décembre 1959, donc, donnent le coup d’envoi à un nouveau cycle politiqueen Martinique.
À cet instant précis naît le nationalisme martiniquais. Il se voudrait être antillo-guyanais à l’intérieur du FAGA (Front antillo-guyanais pour l’autonomie) sous l’égide d’une personnalité guadeloupéenne transcendante, Albert Béville. La mort brutale de celui-ci ouvre la voie au règne martiniquais sur les bords de la Seine et à l’OJAM.
Décembre 59, donc. Ce n’est pas la bataille de Vertières en Haïti. Ce n’est pas non plus l’héroïsme de Louis Delgrès en Guadeloupe. Qu’importe, la littérature décembriste a trouvé ses héros : de jeunes “anticolonialistes prenant les armes contre le colonisateur”, écrira malicieusement l’historien Benjamin Stora.
Au prix de la mort de 3 d’entre eux, ils ont bouté hors de l’île une force du pouvoir colonial, les CRS, accusés de crimes en Martinique. C’est, avant la lettre, le fake soigneusement entretenu depuis près de 66 ans par nos historiens. L’un d’eux confiait, qui l’entendait ainsi, que la Martinique avait besoin de militants et non d’historiens. Or la vérité est aujourd’hui établie que “les CRS n’ont jamais tué personne en Martinique” (France-Antilles du 3 octobre 2024), a fortiori en ces soirées mémorables jusqu’alors commémorées. Cette vérité qui a surpris plus d’un intellectuelserait–elle la raison des “oublis” de 2024 et 2025 ? C’est comme si une pièce maîtresse venait à manquer à l’échafaudage et que le récit manqué redevenait histoire.
A la veille de la guerre d’Algérie et l’orée d’une promesse de nationalisme les évènements se bousculent en Martinique, lesquels auront des répercussions dans les autres départements d’Outre-Mer. Les suites de l’incident témoignent de la fébrilité du pouvoir politique et des espérances de la gente anticolonialiste. Ce sera,dès 1960, dans la foulée du départ des CRS, le renvoi du vice-recteur Alain Plénel puis, en octobre, le dépaysement de 4fonctionnaires d’État. On l’a dit, décembre 1959 a pour conséquence immédiate la création à Paris du FAGA. La Fusillade du Lamentin en 1961 et, en 1962, l’épisode de l’OJAM sont les derniers ingrédients d’une séquence politicienne hâtivement qualifiée de révolutionnaire. Les 23 et 24 mars 1964, celle-ci vientse fracasser sur l’éclat de la visite d’État du président de la République en Martinique.
“Le général de Gaulle, écrit le Monde, a reçu un accueil non pas chaleureux ni même enthousiaste mais tout bonnement triomphal”.
L’histoire ne retient que deux phrases de l’évènement, deux phrases culte. La première, une formule gaullienne,
“Mon dieu, mon dieu, comme vous êtes français”, est raillée par radio Savane, tandis que la seconde, “on ne construit pas un État sur des poussières”, provoque quelques émois. Le professeur Raoul Bernabé rétorquera que “ce sont des poussières mais ces poussières nous sont chères”.
Au terme de quatre années d’activisme politique qui donnerontnaissance au gauchisme, on pourrait s’attendre à une vraie confrontation politique entre Césaire et de Gaulle. Au contraire, dans une veine presque gaullienne, le député-maire Aimé Césaireprononce une tirade qui paraît essentielle. En effet, celui qui est considéré comme le chantre de l’autonomie, mais qui avait rapporté le projet d’assimilation de 1946, s’était retrouvé, dès le début des années 1950, déçu que les départements d’outre-mer ne fussent pas déjà des “départements à part entière” et qui décrétera en 1981 le moratoire de l’autonomie, reste fidèle à une constante de l’homme politique : toutes les décisions politiques concrètes prises par Aimé Césaire pour son pays auront été de consolider l’attachement à la France.
Et de fait, le 23 mars 1964 face à son illustre représentant et par un vibrant hommage à la France, Aimé Césaire aura rendu inaudible son discours sur l’autonomie :
M. le Président de la République, la France a fait dans ce pays une œuvre admirable à laquelle nous tous, nous rendons hommage : la France a percé la route, la France a bâti l’hôpital, la France a bâti l’école, je dirai plus, la France a forgé l’homme ».
C’est vrai, en ce moment sulfureux de l’évolution politique martiniquaise, le député-maire de Fort-de-France a pu rassurer les uns et déconcerter les autres. aurait-il été si, 10 ans plus tard, sa rencontre avec le Président Valéry Giscard d’Estaing à la mairie de Fort-de-France avait eu lieu ? La visite de celui-ci faisait suite à une période aussi chaude que précédemment, dontles incidents de Chalvet constituèrent l’acmé.
Fort-de-France, le 31 décembre 2025



