Une réalité sociale souvent occultée
En 2026, la surprenante résilience matérielle de la classe moyenne des Antilles face à la crise ne doit pas être masquée par des considérations politiques et idéologiques. La montée en puissance de la classe moyenne en Guadeloupe et en Martinique depuis plusieurs décennies ne relève plus d’un simple ressenti sociologique ni d’une construction intellectuelle défensive face aux crises contemporaines. Elle s’observe de manière concrète, mesurable et quotidienne dans les pratiques de consommation, les choix patrimoniaux et les comportements économiques des ménages.
En dépit d’un discours dominant insistant sur l’inflation, la vie chère et l’essoufflement supposé du modèle départemental, les faits traduisent une réalité bien plus complexe. Loin d’un effondrement social, la Guadeloupe et la Martinique donnent à voir l’existence d’un pouvoir d’achat réel, concentré mais suffisamment diffus pour structurer durablement la société antillaise autour d’une classe moyenne désormais centrale.
Consommation et normalisation des modes de vie
La consommation de champagne constitue à cet égard un indicateur emblématique. En 2025, plus de trois millions de bouteilles ont été importées sur les deux territoires, soit près de cinq bouteilles par habitant, plaçant la Guadeloupe et la Martinique en tête du palmarès mondial de la consommation proportionnelle de ce vin effervescent. La Guadeloupe figure dans le top 5 des plus gros importateurs de champagne de la zone Amérique, aux côtés de la Martinique, avec plus de 1,4 million de bouteilles importées chaque année pour un montant estimé à plus de 22 millions d’euros. Une telle dynamique ne peut être attribuée à une infime élite. Elle suppose l’existence d’une base sociale large, capable d’absorber durablement une consommation associée à la fête, à la célébration et à l’intégration aux standards culturels des sociétés développées.
Le marché automobile confirme cette réalité avec une force encore plus frappante. En 2024, la Guadeloupe et la Martinique ont intégré le top 10 mondial des territoires affichant le meilleur taux de ventes de véhicules neufs par habitant. Avec respectivement 15 800 voitures neuves vendues en Guadeloupe et 14 600 en Martinique, les deux îles atteignent un ratio d’environ 41 véhicules pour 1 000 habitants, les plaçant aux 6ᵉ et 7ᵉ rangs mondiaux. Ce niveau d’équipement traduit une capacité d’endettement, une stabilité relative des revenus et une confiance dans l’avenir, marqueurs classiques d’une classe moyenne solide.
Patrimoine, mobilité et aspirations
À ces indicateurs s’ajoute un phénomène immobilier structurant : le boom de la maison individuelle. En Guadeloupe comme en Martinique, un nombre croissant de ménages investissent dans des biens compris entre 200 000 et 400 000 euros, constituant un patrimoine transmissible. Dans des territoires contraints par le foncier et les coûts de construction, cet accès massif à la propriété, y compris dans les zones rurales, constitue l’un des signes les plus tangibles de l’élévation du niveau de vie et de l’enracinement territorial.
L’engouement des Antillais pour les vacances en France hexagonale et à l’étranger s’inscrit dans cette dynamique. Selon les données disponibles, 37 % des recherches de voyages concernent les croisières dans la Caraïbe ou à l’international. Plus largement, les territoires antillais captent plus des deux tiers des intentions de voyage, en progression par rapport à 2024. Malgré la cherté des billets d’avion, souvent supérieurs à 1 000 euros, ces dépenses sont assumées, y compris par certains ménages modestes, confirmant un changement durable des pratiques sociales.
Classe moyenne et cadre institutionnel
Ces réalités matérielles contredisent frontalement l’idée d’un modèle institutionnel départemental à bout de souffle. Elles montrent au contraire que ce cadre a permis l’émergence d’une société plus riche, plus éduquée, plus protégée et plus solvable. Enseignants, infirmiers, cadres territoriaux, agents de l’État, professions intermédiaires, commerçants, artisans, entrepreneurs et professions libérales forment aujourd’hui un socle social structurant, soutenant la consommation et assurant une stabilité relative.
Certes, les difficultés demeurent : les inégalités persistent, la vie chère pèse lourdement sur les ménages modestes et les tensions sociales restent vives.
Mais réduire la trajectoire des Antilles à un échec global relève davantage de la posture idéologique que de l’analyse rigoureuse. La classe moyenne antillaise, souvent silencieuse, constitue pourtant le véritable pilier de la cohésion sociale.
Transition, paradigme et perspectives
La crise du politique s’accompagne d’une crise profonde de la théorie économique. Le paradigme actuel, fondé sur une économie de marché financiarisée et dépendante de la dépense publique, atteint ses limites. Comme l’écrivait Antonio Gramsci, l’ancien monde se meurt tandis que le nouveau peine à émerger. Dans ce contexte de transition, marqué par les ruptures technologiques, numériques et géopolitiques, le statu quo institutionnel n’est plus envisageable.
Pour les Antilles, la transition ne peut être brutale. L’option la plus réaliste demeure une évolution sécurisée dans le cadre de l’article 73 renforcé par un pouvoir normatif. La mission confiée par le gouvernement à André Chassaigne, officiellement centrée sur la souveraineté alimentaire, s’inscrit dans une réflexion plus large sur les limites du modèle économique départemental. Elle ouvre la voie à un modèle plus productif, plus régionalisé et mieux ancré dans l’environnement caribéen, sans risque de rupture sociale majeure pour la classe moyenne et l’ensemble de la population.
Toute réflexion sérieuse sur l’avenir institutionnel des Antilles doit partir de ce constat. Ignorer la montée en puissance de la classe moyenne au profit de récits idéologiques reviendrait à substituer la fiction au diagnostic. La transition doit être pensée comme un processus progressif, fondé sur l’analyse économique prospective et la sécurisation sociale.
Jean‑Marie Nol
Économiste, juriste en droit public



