Présenté comme un affrontement entre ouverture et protection, le débat sur l’accord UE–MERCOSUR laisse trop souvent de côté une réalité pourtant centrale : celle des régions ultrapériphériques. Dans cette analyse-tribune, Sandra Casanova propose de déplacer le regard. Non pas pour nier les risques, mais pour interroger la place stratégique que ces territoires pourraient occuper dans la politique commerciale européenne, à condition de passer d’une logique de compensation à une véritable vision territorialisée et opérationnelle.
Le débat autour de l’accord entre l’Union Européenne et le MERCOSUR est souvent présenté comme un choix binaire : ouvrir ou protéger, signer ou refuser.
Ce débat est légitime.
Mais il laisse dans l’ombre une réalité structurante : celle des régions ultrapériphériques (RUP).
Des territoires européens… dans un environnement régional non européen
Les régions ultrapériphériques sont pleinement européennes par le droit.
Mais elles sont régionales par la géographie, la logistique et les flux.
Elles vivent déjà dans l’espace Amérique latine–Caraïbe, au contact direct des pays concernés par ces accords commerciaux, avec ou sans accord signé.
Il faut le rappeler : les produits agricoles, agroalimentaires ou industriels issus des pays du MERCOSUR sont déjà présents sur les marchés européens, y compris dans la grande distribution chez nous, et les flux sont structurés par des routes maritimes et des opérateurs logistiques conséquents.
L’accord ne crée pas le commerce.
Il en modifie les règles, les volumes et les équilibres.
🔹 Chiffres-clés des échanges commerciaux
France ↔ Brésil
• Les échanges de biens entre la France et le Brésil ont atteint environ 8 milliards d’euros en 2024, avec des exportations et importations significatives de biens industriels et agricoles, même sans accord formel de libre-échange déjà en vigueur.
👉 Le Brésil est traditionnellement un partenaire important dans la région Amérique centrale et du Sud pour la France, à la fois comme client et fournisseur.
Martinique ↔ MERCOSUR (estimation régionale)
• Importations de la Martinique depuis les pays du MERCOSUR (principalement le Brésil) : environ 11,3 M€ sur une période récente (données régionales douanières).
• Exportations de la Martinique vers le MERCOSUR : quasi nulles à ce jour.
👉 Ces chiffres confirment que les échanges existent déjà, mais de manière très asymétrique à l’échelle territoriale.
Le véritable angle mort : une politique commerciale UE sans traduction territoriale
Le problème n’est pas que les RUP soient oubliées volontairement.
Le problème est plus structurel : les politiques commerciales sont conçues à une échelle macro, sans outils spécifiques pour traduire leurs effets dans les réalités économiques et territoriales des RUP.
Oui, certaines productions locales doivent être protégées.
Mais se tenir durablement à l’écart des dynamiques régionales n’est ni réaliste, ni soutenable.
La protection sans projection devient une dépendance.
Et la dépendance, en économie, finit toujours par coûter plus cher que l’anticipation.
Il s’agit aussi d’un enjeu de souveraineté économique européenne dans les bassins régionaux.
Changer de regard sur le rôle des RUP
Plutôt que de considérer les RUP uniquement comme des territoires à compenser, elles pourraient être reconnues pour ce qu’elles peuvent devenir pleinement :
• des interfaces européennes dans leur bassin régional,
• des plateformes logistiques avancées,
• des lieux de transformation et de création de valeur,
• des centres de conformité aux normes européennes,
• des relais économiques entre l’Europe et son voisinage sud.
Autrement dit, non pas des marges à protéger, mais des points d’appui à structurer.
Une proposition opérationnelle, sans idéologie
Une piste simple mérite d’être posée :
désigner un expert national issu de nos territoires, spécifiquement chargé des régions ultrapériphériques françaises, associé aux travaux européens relatifs :
• à l’accord UE–MERCOSUR,
• aux évolutions de l’accord CARIFORUM,
• et plus largement à la politique commerciale européenne dans les bassins régionaux.
Son rôle ne serait ni militant, ni idéologique, mais celui d’un traducteur stratégique entre les territoires, l’État et l’Union européenne.
Intégrer les RUP, c’est aussi investir dans les compétences
Intégrer réellement les régions ultrapériphériques dans la politique commerciale européenne, c’est enfin investir dans leurs compétences humaines.
Former des jeunes au commerce international, à la logistique, à l’ingénierie douanière, aux normes et à la conformité, ce n’est pas un luxe académique.
C’est donner aux territoires les moyens de comprendre les accords, d’opérer les flux, de négocier, de contrôler et de capter la valeur.
Sans ces compétences, les RUP resteront des points de passage.
Avec elles, elles peuvent devenir des territoires de pilotage.
Changer de paradigme
Le débat n’est donc pas « pour ou contre le MERCOSUR », mais comment intégrer pleinement les régions ultrapériphériques dans la politique commerciale européenne, au lieu de les traiter a posteriori ?
Car parfois, pour décider de manière éclairée, il ne faut pas regarder plus loin, mais simplement changer de point de vue sur la carte.
Sandra Casanova




