L’espace caribéen traverse une période de mutation profonde où l’effondrement interne d’Haïti et le virage doctrinaire de Washington redéfinissent les équilibres de l’hémisphère occidental. Haïti demeure l’épicentre d’une instabilité qui n’est plus seulement nationale mais régionale, tandis que le retour d’une stratégie américaine de puissance, marquée par l’administration Trump, fragilise les structures de coopération multilatérale héritées des décennies précédentes.
Haïti ou l’échec d’une transition sous influence
Depuis l’assassinat du président Jovenel Moïse en 2021, Haïti est prisonnière d’un vide institutionnel que rien ne semble pouvoir combler. La transition politique, censée rétablir un ordre constitutionnel, reste bloquée par l’incapacité des élites locales à s’accorder sur un calendrier électoral crédible. Cette paralysie nourrit une défiance généralisée au sein d’une population à bout de souffle. Sur le plan sécuritaire, le pays a basculé dans une forme de gouvernance par le chaos : les gangs contrôlent désormais la majeure partie de la capitale et les corridors agricoles vitaux, utilisant l’extorsion et la violence comme outils de contrôle territorial. Face à cette déliquescence, la communauté internationale a prolongé le mandat de la BINUH jusqu’en 2026, misant sur la transformation de la force multinationale en une unité de répression baptisée Gang Suppression Force. Toutefois, l’enjeu fondamental demeure de transformer cet appui sécuritaire en un véritable levier de reconstruction institutionnelle pour éviter que l’aide internationale ne devienne un substitut permanent à un État souverain.
La contagion régionale et l’agilité des réseaux criminels
La crise haïtienne a cessé d’être un enjeu domestique pour devenir une menace sécuritaire transfrontalière. L’affaiblissement de l’État haïtien a ouvert des brèches exploitées par des réseaux criminels transnationaux qui orchestrent des flux massifs d’armes, de drogues et de capitaux illicites. Ces réseaux font preuve d’une capacité d’adaptation supérieure aux mécanismes classiques de coopération policière et judiciaire, en délocalisant leurs opérations vers des ports secondaires plus vulnérables et en utilisant des structures offshore pour blanchir les revenus du trafic. Cette dynamique force les pays voisins de la Caraïbe et du continent à repenser leurs dispositifs de surveillance, alors même que les mouvements de population fuyant la violence haïtienne exacerbent les tensions sociales et politiques dans toute la région.
La doctrine Trump et le choc de l’opération Absolute Resolve
Parallèlement à la crise haïtienne, la seconde administration Trump a imposé une recomposition brutale de la stratégie américaine dans la région. En plaçant la lutte contre l’immigration, le narcotrafic et l’influence économique chinoise au sommet de ses priorités, Washington a réactivé une logique d’interventionnisme direct. Le point culminant de cette politique a été l’opération Absolute Resolve au début de l’année 2026, aboutissant au renversement de Nicolás Maduro au Venezuela après des mois de pression militaire en mer des Caraïbes. Cet usage assumé de la force rompt radicalement avec le consensus latino-américain de la « Zone de paix » et réinstalle une perception de domination unilatérale. Pour les États-Unis, cette démonstration de force vise à sécuriser leur « arrière-cour » et à envoyer un message clair aux puissances extra-régionales, mais elle laisse derrière elle un paysage diplomatique fracturé.
Une région fragmentée face au verrouillage institutionnel
Cette nouvelle donne géopolitique a provoqué une onde de choc au sein des institutions régionales comme la CARICOM. Les États de la zone se retrouvent polarisés : certains, par pragmatisme ou nécessité sécuritaire, s’alignent sur le parapluie américain, tandis que d’autres s’inquiètent du retour d’une politique de changement de régime qui menace leur propre souveraineté. Cette division est accentuée par une vulnérabilité économique structurelle. La fuite des capitaux, le poids écrasant de la dette et la dépendance quasi totale au tourisme exposent les petites économies insulaires à des chocs politiques qu’elles ne peuvent absorber. Ce contexte crée un effet de « verrouillage » où les marges de manœuvre nationales disparaissent derrière les impératifs de sécurité dictés par la puissance hégémonique.
L’impasse du multilatéralisme autonome dans la Caraïbe
En définitive, la conjonction d’une Haïti en décomposition et d’un interventionnisme américain décomplexé affaiblit considérablement la capacité de la Caraïbe à peser collectivement sur la scène mondiale. Les dossiers cruciaux tels que la résilience climatique, la restructuration de la dette ou les demandes de réparations coloniales sont relégués au second plan par des agendas de sécurité imposés de l’extérieur. Prises en étau entre la pression de Washington et la nécessité de défendre un modèle de développement autonome, les organisations régionales jouent leur survie politique. La question reste de savoir si les dirigeants caribéens sauront transformer ces crises multiples en une opportunité pour renforcer leurs propres mécanismes de concertation, ou s’ils resteront les spectateurs d’une région redevenue le terrain de jeu des rivalités de puissance.




