Violences armées, narchomicides, économie parallèle : le narcotrafic n’est plus un fait divers. Il est devenu un révélateur brutal des limites de l’action publique et un obstacle majeur à toute ambition économique, sociale et politique pour la Martinique.
Comment espérer régler les problèmes économiques, sociaux et politiques de la Martinique quand l’État n’a pas su, depuis des années, contenir un phénomène aussi massif et structurant que le narcotrafic ? La question dépasse la seule sécurité publique. Elle touche au cœur même de la crédibilité de la puissance publique.
Le narcotrafic n’est plus une activité clandestine marginale. Il s’est imposé comme une économie parallèle, organisée, violente, dotée de ses circuits, de ses capitaux et de ses relais. Ports, aéroports, quartiers, réseaux sociaux : aucun espace n’est épargné. Lorsqu’un État laisse prospérer une telle dynamique, ce n’est pas seulement l’ordre public qui vacille, c’est l’autorité politique elle-même.
Les Antilles concentrent aujourd’hui toutes les vulnérabilités du système. Positionnées sur les routes internationales de la cocaïne, confrontées à une jeunesse en manque de perspectives, à une économie sous tension et à une justice saturée, elles apparaissent comme le point de friction avancé d’un État débordé. Les narchomicides enregistrés en 2024 et 2025, notamment en Martinique, ne sont pas des anomalies locales : ils sont le symptôme d’un basculement.
Face à cette réalité, les annonces gouvernementales se multiplient : plans douanes, scanners, opérations coup de poing, déplacements ministériels. Ces mesures sont nécessaires, mais elles restent insuffisantes si elles ne s’inscrivent pas dans une stratégie globale. Changer d’échelle ne consiste pas à empiler des moyens, mais à repenser l’action publique dans toutes ses dimensions.
Car le narcotrafic prospère là où l’école échoue, là où l’économie légale ne permet plus d’avancer, là où la parole publique est affaiblie et où l’État apparaît lointain, intermittent, parfois faible.
En Martinique, cette dynamique détruit la confiance collective, fausse l’économie locale et impose des normes parallèles, souvent plus lisibles que celles de la République.
Le danger le plus profond n’est peut-être plus la violence elle-même, mais sa normalisation progressive.
Quand une société s’habitue aux armes, à l’argent sale et aux morts prématurées, elle glisse vers l’inacceptable sans rupture apparente. C’est ainsi que les États ne s’effondrent pas brutalement : ils s’érodent lentement.
La Martinique n’a pas besoin de symboles supplémentaires ni de promesses tardives. Elle a besoin d’un État capable de reprendre réellement le contrôle, d’assumer ses responsabilités et de comprendre que la lutte contre le narcotrafic n’est pas un dossier parmi d’autres, mais la condition préalable de toute politique de développement crédible.
Faute de cette lucidité et de cette fermeté, ce qui se joue aujourd’hui en Martinique dépassera largement le cadre ultramarin.




