Une génération mise en accusation
L’année dernière , les boomers ont été pointés du doigt par celui qui était alors 1er ministre, François Bayrou, qui les accusait d’avoir creusé la dette et contribué à pauperiser les générations futures .
Les boomers, ce sont ces Français nés après la Seconde Guerre mondiale, jusqu’au milieu des années 1960, et qui ont bénéficié de la dynamique des 30 glorieuses.
Ils ont aujourd’hui entre 62 et 80 ans, et représentent 21,8 % de la population en 2025.
Ces seniors sont-ils des privilégiés ? Les jeunes générations sont-elles les victimes directes de boomers trop dépensiers et vautrés dans leur confort ?
C’est le moment d’entrer dans la controverse du débat sur la mission des boomers des Antilles- Guyane qui se caractérise en des termes très différents de ceux de la France hexagonale.
La référence fanonienne et la question de la mission historique
En 1961, dans Les Damnés de la terre, Frantz Fanon prophétisait les luttes de libération des peuples colonisés et théorisait la violence du colonisé comme réponse à la violence structurelle du colonisateur. Son analyse, radicale et visionnaire, a irrigué des générations entières de militants à travers le monde.
Frantz Fanon a écrit : « Chaque génération doit, dans une relative opacité, affronter sa mission : la remplir ou la trahir. » C’est l’une des phrases les plus connues écrites par Frantz Fanon, dans son testament intellectuel posthume, “Les Damnés de la terre”. Un livre dans lequel il prophétise, en 1961, les luttes de libération des pays sous domination. Il y explique aussi en quoi la violence du colonisé est légitime envers le colonisateur. Dans l’esprit de Fanon, cette mission a affronté dans une relative opacité devait être très certainement la décolonisation des Antilles- Guyane. Mais était – ce vraiment la mission des boomers issus de l’ère de la départementalisation ?
En l’état actuel des choses et avec du recul, rien ne permet de l’indiquer , car la véritable mission des boomers était de construire un projet de vie et faire émerger une classe moyenne pour bâtir un pays moderne débarrassé de la misère et des affres de l’esclavage et de la colonisation.
En fait, l’élément central qui fait défaut dans la pensée nationaliste de Fanon était la construction d’une classe moyenne. Sans classe moyenne aucune possibilité de souveraineté politique et surtout économique. Mais transposée aux réalités spécifiques des Antilles et de la Guyane françaises, une question demeure, lancinante : la mission historique des boomers issus de la départementalisation était-elle véritablement celle d’une décolonisation politique au sens classique du terme, ou bien relevait-elle d’un autre impératif, plus pragmatique, plus social, plus silencieux ?
De l’émancipation sociale à la construction d’une classe moyenne
Pour comprendre, il faut remonter le fil des générations. Les aïeux esclaves ont arraché leur liberté. Leurs descendants ont conquis l’école laïque et publique face à l’hostilité conjointe du clergé et des grands propriétaires. La génération suivante a revendiqué l’assimilation républicaine et l’égalité des droits, parfois au prix du sang versé dans les guerres françaises. Puis vint l’ère de la départementalisation en 1946, portée notamment par Aimé Césaire, qui promettait l’égalité juridique et sociale avec l’Hexagone. Chaque époque a eu son combat. Chaque génération sa mission.
Celle des boomers antillo-guyanais, nés dans le sillage de la départementalisation, a grandi dans des sociétés encore marquées par la misère rurale, les maladies tropicales, l’insuffisance des infrastructures, le chômage endémique et les séquelles psychologiques de l’esclavage et de la colonisation. Leur priorité ne fut pas d’abord la souveraineté politique formelle, mais la conquête concrète de l’égalité sociale : accès aux soins, à l’éducation, à la fonction publique, à la protection sociale, au logement. Ils ont investi massivement l’école républicaine, sont devenus enseignants, avocats, médecins , infirmiers, cadres administratifs, ingénieurs, agents territoriaux. Ils ont quitté les campagnes pour les villes, les plantations pour les bureaux. Ils ont constitué, patiemment, ce qui faisait structurellement défaut dans l’analyse fanonienne appliquée aux Antilles : une classe moyenne.
Or, sans classe moyenne, aucune souveraineté réelle n’est possible.
L’indépendance politique sans base économique solide n’est qu’un drapeau sans assise. En cela, les boomers ont rempli une mission historique décisive : éradiquer la misère de masse, faire émerger un salariat stable, consolider une petite propriété immobilière, inscrire leurs enfants dans des trajectoires de mobilité sociale ascendante. Ils ont transformé des sociétés de plantation en sociétés de consommation relativement intégrées au modèle français. Ils ont stabilisé le corps social. Ils ont donné à leurs enfants un horizon beaucoup plus large que celui qu’ils avaient eux-mêmes connu.
Une transformation économique inachevée
Mais c’est précisément là que surgit l’ambivalence. Car si la génération de la départementalisation a réussi l’intégration sociale, elle n’a pas achevé la transformation économique structurelle. L’économie des Antilles-Guyane demeure largement dépendante des transferts publics, de la consommation importée, du secteur tertiaire administré. La classe moyenne créée s’est majoritairement appuyée sur l’emploi public et parapublic plutôt que sur un tissu productif endogène. L’industrialisation locale est restée embryonnaire. L’investissement productif privé est demeuré insuffisant. L’économie de production, capable de générer des emplois qualifiés pour les générations suivantes, n’a pas émergé à la hauteur des enjeux.
Ce déficit structurel se paie aujourd’hui au prix fort : exil massif des jeunes diplômés ou non vers l’Hexagone, chômage persistant, dépendance accrue aux importations, vulnérabilité face à la vie chère et aux crises budgétaires françaises.
La classe moyenne, conquête majeure des boomers, se trouve elle-même fragilisée par la stagnation économique et l’alourdissement des charges financières publiques. Le rêve d’ascension sociale pour tous se heurte à l’étroitesse du marché local et à l’absence d’un appareil productif diversifié.
Remplir ou parachever la mission ?
Faut-il pour autant parler de trahison ? Le terme est excessif si l’on considère les contraintes historiques. Les boomers ont agi dans un contexte de rattrapage social urgent, dans des territoires structurellement dépendants, où l’État central restait l’acteur économique dominant. Ils ont priorisé la sécurité sociale sur le risque entrepreneurial, la stabilité politique sur l’aventure statutaire . Leur horizon était celui de la dignité politique retrouvée, pas celui d’une révolution économique. Ils ont consolidé l’édifice social avant d’envisager son autonomie productive.
Néanmoins, l’histoire n’est jamais figée. Une mission peut être remplie à un stade et inachevée à un autre. La génération issue de la départementalisation a accompli l’œuvre de l’égalisation sociale et de la constitution d’une classe moyenne. Elle n’a pas, ou pas suffisamment, engagé la seconde phase : celle de la construction d’un modèle économique productif, capable de transformer cette classe moyenne en moteur d’investissement, d’innovation et d’industrialisation.
L’aliénation dénoncée par Fanon ne se réduit pas à l’assimilation ou la domination politique ; elle peut aussi prendre la forme d’une dépendance économique structurelle.
Aujourd’hui, à l’heure où les finances publiques françaises se tendent et où les transferts pourraient se contracter, la question n’est plus théorique. Elle est existentielle. Les boomers antillo-guyanais, désormais détenteurs d’une grande partie du patrimoine, de la possession de l’épargne, l’expérience administrative et des leviers institutionnels, ont encore un rôle à jouer. Non plus dans une relative opacité idéologique, mais dans la clarté d’un projet collectif assumé : favoriser l’investissement local, soutenir l’industrialisation adaptée aux réalités insulaires et amazoniennes, structurer des filières agroalimentaires, énergétiques, numériques, capables de créer des emplois durables.
La mission d’une génération ne se mesure pas uniquement à l’aune de ses slogans, mais à l’aune des structures qu’elle laisse en héritage. Les boomers des Antilles-Guyane ont légué une société plus éduquée, plus égalitaire, plus stable que celle qu’ils ont trouvée. Il leur reste peut-être à parachever l’ouvrage en contribuant, aux côtés des nouvelles générations, à la mutation vers une économie productive endogène. L’histoire leur reconnaîtra d’avoir bâti la classe moyenne.
Elle jugera leur lucidité à transformer cette conquête sociale en fondation d’une souveraineté économique réelle à partir de la construction d’un véritable plan de développement surtout à l’ère de la révolution technologique de l’intelligence artificielle .




