Le garde des Sceaux promet un « passage d’une logique de réaction à une culture de protection totale ». La formule frappe et donne l’impression d’un tournant. Mais derrière l’effet d’annonce, la stratégie présentée ressemble moins à une rupture qu’à une reconfiguration administrative d’un système judiciaire déjà saturé.
(Déclaration de Gérald Darmanin devant la délégation aux droits des femmes du Sénat, présentation de la stratégie de lutte contre les violences intrafamiliales, février 2026 – Ministère de la Justice : https://www.justice.gouv.fr)
L’émotion suscitée par le féminicide d’Inès à Poitiers agit comme un catalyseur politique. Elle met en lumière des fragilités réelles : évaluation imparfaite du danger, coordination défaillante, suivi insuffisant. Pourtant, ces failles ne sont ni nouvelles ni exceptionnelles. Elles sont structurelles.
Les chiffres parlent d’eux-mêmes : environ 70 % des plaintes classées sans suite, des délais pouvant atteindre plusieurs années, une chaîne pénale fragmentée. Ces données traduisent un sous-dimensionnement chronique. Or les réponses avancées relèvent essentiellement du pilotage administratif : circulaire, code compilatoire, mise à jour logicielle, comité stratégique, portail national. L’architecture évolue, la capacité opérationnelle reste inchangée.
La coordination, érigée en solution centrale, ne remplace pas des magistrats spécialisés en nombre suffisant, des enquêteurs formés et disponibles, des experts mobilisables rapidement, ni des places d’hébergement d’urgence. On peut harmoniser les pratiques ; on ne peut accélérer une machine sans augmenter sa puissance.
La promesse de « protection totale » interroge d’autant plus qu’aucune enveloppe budgétaire détaillée ni projection d’effectifs supplémentaires n’ont été clairement annoncées. Une protection effective suppose des permanences dédiées, des magistrats référents identifiés, des juges désengorgés et des brigades spécialisées dotées de moyens.
La tentation de gouverner par indicateurs ajoute une ambiguïté supplémentaire. Multiplier les tableaux de bord ne garantit pas l’activation à temps d’un téléphone grave danger ni l’exécution rapide d’une ordonnance de protection. Les défaillances constatées sont d’abord opérationnelles.
La lutte contre les violences intrafamiliales exige une augmentation significative des effectifs judiciaires, un renforcement durable des brigades spécialisées, des moyens accrus pour l’hébergement d’urgence et une articulation effective entre justice civile et pénale.
En l’état, la stratégie annoncée améliore l’organisation du système sans en accroître la puissance. Sans investissement massif et pérenne, la « culture de protection totale » restera une ambition rhétorique. La crédibilité de la réforme se mesurera à la capacité concrète de la justice à protéger efficacement les victimes.
Gdc




