Entretien avec Jean-Marc Sauvé — Le Figaro, mai 2024
La loi sur la fin de vie est présentée par ses défenseurs comme une avancée humaniste, celle d’une liberté rendue aux malades de choisir leur mort dans la dignité. Jean-Marc Sauvé, ancien vice-président du Conseil d’État, n’en est pas convaincu. Dans cet entretien accordé au Figaro, il démonte méthodiquement les arguments du texte : derrière la promesse d’un droit nouveau se dissimulent, selon lui, une liberté illusoire pour les plus vulnérables, un vide abyssal en matière de soins palliatifs et une imprécision juridique aux conséquences potentiellement massives. Une mise en garde lucide et dérangeante, à l’heure où la France s’apprête à franchir un seuil que plusieurs pays ont déjà franchi — non sans en payer le prix.
La liberté de choisir sa mort est-elle vraiment une liberté ?
C’est la question centrale que pose Jean-Marc Sauvé, et sa réponse est sans détour : non. Derrière l’apparence du choix individuel se cachent des contraintes économiques et sociales qui orientent les plus vulnérables vers la mort. Ce que ses promoteurs présentent comme un droit émancipateur ressemble davantage, à ses yeux, à une liberté de façade, d’inspiration libertarienne, qui abandonne les plus fragiles à leur sort en habillant leur renoncement du manteau de l’autonomie.
Un texte juridiquement imprécis et dangereux
La notion de « phase avancée » de maladie, pierre angulaire du projet de loi, est floue et extensible. Jean-Marc Sauvé y voit une porte ouverte à une application bien plus large que les situations exceptionnelles annoncées par les parlementaires. En extrapolant le taux québécois au contexte français, il chiffre le risque à plus de 50 000 euthanasies par an — un ordre de grandeur que personne, dans le débat public, ne semble vouloir regarder en face.
Une loi socialement inégalitaire
Les études menées au Canada et dans l’Oregon apportent un éclairage troublant : ce sont les classes populaires, et non les plus aisées, qui recourent le plus à l’euthanasie. Les privilégiés auront toujours accès à un accompagnement de qualité jusqu’au bout ; les autres trouveront dans la mort une « sortie rationnelle » faute de moyens. La loi, présentée comme universelle, reproduit en réalité les inégalités qu’elle prétend ignorer.
Un déficit de soins palliatifs dissimulé
Un département sur deux, rappelle Sauvé, n’offre toujours pas accès aux soins palliatifs, droit pourtant reconnu par la loi depuis 1999. Légaliser l’aide à mourir sans combler ce déficit, c’est transformer une carence collective de l’État en choix individuel. C’est habiller d’une dignité de principe ce qui relève, pour beaucoup, d’un abandon de fait.
Une contradiction avec la fraternité républicaine
Pour Jean-Marc Sauvé, la vraie fraternité consisterait à investir massivement dans l’accompagnement des malades, pas à leur offrir une porte de sortie là où la solidarité fait défaut. Légaliser l’aide à mourir dans ces conditions, c’est, selon lui, contredire les trois piliers de la devise républicaine. La liberté y est illusoire, l’égalité absente, et la fraternité trahie.
Une pente glissante confirmée par l’expérience étrangère
L’histoire des pays précurseurs plaide contre l’optimisme. Au Canada, le champ d’application s’est progressivement élargi : du malade en phase terminale au handicapé, bientôt au malade psychiatrique. Aux Pays-Bas, des résidents d’Ehpad fuient en Allemagne pour échapper à ce que Sauvé décrit comme une promotion implicite de l’euthanasie. L’extension du dispositif, partout où il a été introduit, s’est révélée systématique.
Des impasses juridiques sans réponse




