La commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale a validé ce mercredi le projet de loi sur l’adhésion à la CARICOM. Il ne reste plus qu’un vote en séance plénière. Au bout d’un chemin de vingt ans, l’île s’apprête à rejoindre officiellement sa région.
Il y a des décisions qui ressemblent à des formalités et qui sont, en réalité, des révolutions silencieuses. La validation ce mercredi 25 mars du projet de loi autorisant l’adhésion de la Martinique à la CARICOM par la commission des Affaires étrangères de l’Assemblée nationale appartient à cette catégorie. Le vote en séance plénière, attendu en avril, n’est plus qu’une question de semaines. Après vingt ans de discussions, de candidatures, de reports et de négociations diplomatiques, la Martinique est sur le point de devenir officiellement membre associé de la Communauté caribéenne.
Pour comprendre ce que représente ce moment, il faut revenir à la géographie et à ce paradoxe fondateur : une île située au cœur de la Caraïbe, entourée de voisins avec lesquels elle partage histoire, langue créole, cuisine, vulnérabilités climatiques et mémoire de l’esclavage, mais qui, jusqu’à présent, n’entretenait avec eux aucun cadre institutionnel régional digne de ce nom.
Vingt ans pour traverser la mer
L’adhésion de la Martinique à la CARICOM ne sera pas un saut dans le vide, mais la dernière pièce d’un édifice diplomatique régional patiemment construit. La Martinique avait d’abord adhéré à la Commission économique pour l’Amérique latine et les Caraïbes en 2012, puis à l’Association des États de la Caraïbe en 2014, et finalement à l’Organisation des États de la Caraïbe orientale en 2015.
La candidature de la Martinique à la CARICOM a été acceptée en septembre 2023, et l’accord d’adhésion en tant que membre associé a été signé le 20 février 2025 à Bridgetown, à la Barbade. C’est le président du Conseil exécutif de la Collectivité territoriale de Martinique, Serge Letchimy, qui a apposé sa signature aux côtés de la Première ministre de la Barbade, Mia Mottley — deux figures qui incarnent chacune à leur manière l’ambition d’une Caraïbe enfin réconciliée avec elle-même.
Le Sénat français avait ensuite adopté le 28 janvier 2026 le projet de loi fournissant le cadre juridique nécessaire à la participation institutionnelle de la Martinique au sein des organes régionaux de la CARICOM. La commission de l’Assemblée nationale vient d’en valider la suite. Le processus législatif touche à sa fin.
Ce que « membre associé » signifie vraiment
Il convient de ne pas surestimer, ni sous-estimer, la portée de ce statut. Conformément au traité de Chaguaramas de 1973, seuls les États souverains peuvent être membres à part entière de la CARICOM. Le statut de membre associé, réservé aux territoires non souverains, n’accorde ni droit de vote ni compétence en matière de politique étrangère. Le statut institutionnel de la Martinique reste inchangé.
La principale contrainte sous-jacente à l’adhésion tient à l’appartenance de la Martinique à l’Union européenne : en tant que région ultrapériphérique, elle ne peut appliquer le tarif extérieur commun de la CARICOM sans enfreindre les traités européens. L’intégration au marché unique caribéen, le CSME, reste donc inaccessible dans l’immédiat.
Ce serait pourtant une erreur de réduire cette adhésion à un geste symbolique. En tant que partie intégrante de l’Union européenne, l’inclusion de la Martinique offre une occasion unique de rapprocher les nations des Caraïbes des marchés européens. Le président Letchimy a souligné la double identité de la Martinique — à la fois européenne et caribéenne — ainsi que la position stratégique de l’île comme pont entre l’UE et les États membres de la CARICOM.
Les enjeux concrets : de la pêche au numérique
Les visites menées par la délégation martiniquaise à la Barbade ont permis de poser les bases d’une collaboration stratégique dans des secteurs essentiels : transformation agroalimentaire et sécurité alimentaire, logistique commerciale et connectivité régionale, développement du secteur privé et attractivité des investissements.
La coopération régionale devrait également se renforcer dans le développement économique, les soins de santé, l’éducation, les transports et la gestion des risques de catastrophe. Des domaines où la Martinique et ses voisins partagent des défis communs — changement climatique, risque sismique, pandémies — mais n’ont jamais eu de cadre formel pour y répondre ensemble.
Le chantier le plus immédiat est peut-être logistique. Envoyer un conteneur vers un port européen est souvent plus rapide et moins coûteux que vers une île voisine : 68 % des importations martiniquaises proviennent de l’Union européenne, contre une infime fraction de la Caraïbe proche. Cette absurdité géographique, produit de décennies d’orientation métropolitaine, est précisément ce que l’adhésion à la CARICOM entend commencer à corriger.
Le défi qui reste : transformer le symbole en actes
Les travaux parlementaires français ont souligné un constat partagé : les territoires français de la Caraïbe restent insuffisamment intégrés à leur environnement régional, ce qui limite leur développement et l’efficacité des coopérations face aux défis économiques, climatiques et sanitaires communs.
Pour que l’adhésion à la CARICOM devienne plus qu’un symbole, la Martinique devra probablement plaider pour une évolution de son statut dans l’UE. L’accord de Samoa, qui régit les relations entre l’UE et les pays ACP depuis 2023, offre un cadre, mais les contraintes réglementaires européennes restent le principal obstacle à une intégration économique substantielle.
Ce que ce vote du 25 mars annonce, en définitive, c’est moins une révolution institutionnelle immédiate qu’un changement d’horizon. La Martinique cesse de regarder exclusivement vers Paris pour commencer à regarder aussi vers Bridgetown, Kingston, Port-d’Espagne. Après des siècles d’isolement régional imposé par la logique coloniale puis métropolitaine, l’île reprend place dans son bassin géographique naturel. Le chemin sera long, les obstacles réels. Mais le cap est fixé.
Sources : Sénat français (28 janvier 2026) — Caribbean Export Development Agency — La 1ère / France Info — Madinin’Art — Traité de Chaguaramas (1973, CARICOM) — Accord de Samoa (2023, UE-ACP).





