Depuis dix ans que Madininair mesure les gaz dégagés par la décomposition des algues sargasses sur le littoral martiniquais, jamais une année n’avait atteint de tels niveaux. Le rapport annuel 2025 de l’observatoire de la qualité de l’air, rendu public ces dernières semaines, dresse un bilan alarmant qui surpasse toutes les références antérieures, y compris les années 2021 et 2022 qui constituaient jusqu’alors les pics historiques.
Des chiffres sans précédent
En 2025, le réseau fixe de seize capteurs déployés sur l’ensemble du littoral atlantique a enregistré 913 dépassements du seuil journalier de 1 ppm d’hydrogène sulfuré (H₂S) sur douze sites, et 81 dépassements du seuil de 5 ppm — le plus critique — sur cinq sites. Plus significatif encore : pendant 218 jours sur 365, au moins un site du réseau a dépassé le seuil de 1 ppm. La Martinique n’a donc pratiquement pas connu de répit.
Le pic absolu a été atteint le 21 juin 2025 à 3 heures du matin sur le site de Frégate EST 2, au François, avec une concentration horaire de 17,25 ppm — une valeur jamais enregistrée depuis le début des mesures en 2015. Sur ce même site, le record journalier atteignait 11,73 ppm, et le capteur a dépassé le seuil de 1 ppm pendant 130 jours consécutifs.
Les mois de mai, juin et juillet ont constitué le cœur de cette crise, avec 227 dépassements du seuil journalier de 1 ppm enregistrés en juillet sur l’ensemble du réseau, et 34 dépassements du seuil de 5 ppm en juin. Mais 2025 a réservé une autre singularité : des pics significatifs en décembre, phénomène rarissime qui atteste du caractère exceptionnel de cette année.
Le François et Le Robert, communes en première ligne
La commune du François s’impose comme la plus touchée, avec les sites de Pointe Thalémont et Frégate EST 2 aux niveaux les plus préoccupants. Le François a dépassé le seuil de 1 ppm journalier sur 41 % de l’année à Frégate EST 2, soit 151 jours. Le Robert arrive en deuxième position, porté notamment par les sites de Baie Cayol — seul point de mesure à avoir enregistré des dépassements chaque mois de l’année — de Four à Chaux et de Pontalery Nord. À lui seul, le site de Baie Cayol comptabilise 170 jours de dépassement du seuil de 1 ppm.
Le réseau complémentaire, composé de capteurs mobiles déployés sur des zones non couvertes en permanence, révèle quant à lui des niveaux tout aussi préoccupants sur des secteurs jusqu’alors peu documentés. Pointe Lynch (Robert) a enregistré 1 882 dépassements horaires, soit le plus grand nombre du réseau complémentaire, tandis que Pointe Jacques (François) atteignait un pic de 12,2 ppm.
L’ammoniac, sous le seuil mais à surveiller
S’agissant de l’ammoniac (NH₃), le bilan est plus rassurant : aucun site n’a dépassé le seuil réglementaire de 8,3 ppm en 2025. Les concentrations les plus élevées ont été observées à Four à Chaux (6,1 ppm en horaire, 2,4 ppm en journalier), à Dostaly Sud et à Château Paille. La variabilité interannuelle reste néanmoins marquée, et Madininair souligne la nécessité d’un suivi continu sur ces sites sensibles.
Un réseau en pleine évolution
Pour affiner la pertinence de ses mesures, Madininair a procédé en 2025 à un important travail de spatialisation, repositionnant certains capteurs au plus près des zones d’exposition maximale identifiées dans les quartiers, et créant de nouveaux sites à Pointe Rouge, Pointe Thalémont et Anse aux Bois. Cette évolution du réseau explique en partie l’augmentation apparente de certains chiffres : des capteurs mieux placés détectent davantage.
Parmi les avancées notables figure la mise en place d’un réseau dit « sensible », avec des capteurs installés à l’intérieur et à l’extérieur d’établissements scolaires du Robert et du François. L’objectif est d’anticiper les épisodes et d’accompagner les décisions du rectorat et de l’ARS concernant la gestion des classes lors des pics de pollution.
Pour 2026, un protocole formalisé entre l’ARS Martinique et Madininair est en cours de déploiement, encadrant la communication des alertes vers les collectivités, les écoles et les autorités. Des résultats de spatialisation menée sur quatorze nouveaux sites en 2025 — dont Fond Basile, Petit Galion, Macabou et La Chéry — serviront de base pour décider d’éventuelles intégrations au réseau fixe.
Un phénomène qui s’installe dans la durée
Depuis 2015, 3 496 dépassements du seuil journalier de 1 ppm ont été cumulés tous sites confondus, et 213 dépassements du seuil de 5 ppm. Ces chiffres, mis en regard avec l’intensification de 2025, rappellent que le problème sargasses n’est pas conjoncturel. Il s’inscrit dans une réalité territoriale durable, qui appelle des réponses à la hauteur : renforcement du réseau de surveillance, modernisation des capteurs, priorisation des zones de ramassage et, surtout, protection des populations les plus exposées, notamment les enfants scolarisés dans les communes du littoral atlantique.





