Dans cette tribune, Sandra Casanova pose une question de fond pour l’avenir économique de la Martinique : faut-il continuer à subir les contraintes logistiques liées à l’insularité, ou enfin les transformer en véritable levier de structuration et de développement ? À l’heure où les crises géopolitiques, les tensions maritimes et la recomposition des échanges mondiaux fragilisent les chaînes d’approvisionnement, la logistique ne peut plus être regardée comme une simple affaire technique. Elle engage directement la compétitivité des entreprises, la maîtrise des coûts, la résilience du territoire et sa capacité à se positionner dans la Grande Caraïbe. Pour la Martinique, l’enjeu est désormais clair : cesser de considérer sa situation comme une fatalité et faire de sa place géographique un atout stratégique.
Philippe PIED
Anne-Marie Idrac l’a rappelé : la crise géopolitique mondiale révèle, une fois de plus, le caractère éminemment stratégique de la logistique.
Ports à l’arrêt, routes contournées, coûts en hausse, c’est l’ensemble du commerce international qui vacille. Et avec lui, toute l’économie.
Ce que le monde découvre en temps de crise, la Martinique le vit au quotidien.
L’insularité nous expose en permanence aux aléas des chaînes d’approvisionnement mondiales. Un conflit à l’autre bout du globe, une perturbation maritime, une hausse du carburant et immédiatement, nos coûts s’envolent, nos délais s’allongent, notre économie absorbe le choc.
Nous considérons depuis trop longtemps la logistique comme une fatalité géographique : un coût, une contrainte, un héritage.
Or, la logistique bien pensée n’est pas une contrainte. C’est un levier de transformation économique.
La recomposition des flux mondiaux ouvre une fenêtre d’opportunité que la Martinique ne peut pas laisser passer. L’émergence du Guyana comme producteur pétrolier majeur, les tensions sur les grandes routes maritimes, la transition énergétique qui redessine les besoins en stockage et en avitaillement, tout cela reconfigure la géographie économique de notre région.
Notre position géographique, nos infrastructures portuaires et aéroportuaires, notre statut de RUP UE au cœur de la Grande Caraïbe sont des actifs stratégiques.
La Stratégie Logistique du Territoire Martinique, adoptée en mai 2025, porte cette ambition : repositionner la Martinique comme interface entre l’Europe et la Grande Caraïbe, rééquilibrer notre modèle économique, renforcer notre résilience. Ce n’est pas un document de plus. C’est une feuille de route opérationnelle, articulant des leviers concrets : zone franche douanière avec exonérations fiscales et sociales, interconnexion des infrastructures, dématérialisation des données de fret via eFTI4all, intégration dans les chaînes de valeur régionales.
Mais une stratégie ne vaut que par sa mise en œuvre et elle ne se réalise pas sans acteurs économiques.
Le changement de paradigme est clair : passer d’un territoire importateur-consommateur à un territoire organisateur, transformateur et redistributeur de flux. Cela suppose des investissements, des partenariats, des prises de risque. Et surtout, un changement de regard : voir la Martinique non plus comme un marché de destination, mais comme une plateforme de création de valeur.
La fenêtre est ouverte. Elle ne le restera pas indéfiniment.
Compétitivité, responsabilité, souveraineté : ce triptyque trouve en Martinique un terrain d’application singulier et urgent. Singulier, parce que notre position d’île européenne au cœur de la Caraïbe est unique. Urgent, parce que d’autres territoires voisins ont déjà compris l’essentiel :
la logistique est politique avant d’être technique.
Il est temps que la Martinique structure les flux. Et qu’elle en capte pleinement la valeur.
Sandra Casanova





