En cinq jours, un mouvement contre la vie chère porté par un collectif inédit a glissé vers des nuits d’émeutes, des tirs contre les policiers et un couvre-feu pour les mineurs.
La Guadeloupe a vécu, du 14 au 19 octobre 2026, une semaine qui rappelle des épisodes connus sans en reproduire tout à fait la forme. Comme en 2009 avec le LKP ou en 2021 lors de la crise sanitaire, la vie chère a servi de détonateur. Mais cette fois, ni les grandes centrales syndicales ni les partis n’étaient à l’origine du mouvement. Les informations disponibles au 19 octobre restent partielles, et plusieurs bilans – notamment le nombre d’interpellations – ne sont pas encore confirmés.
Un collectif hétéroclite
Tout commence le mercredi 14 octobre par le blocage des accès à la zone industrielle de Jarry, à Baie-Mahault, poumon économique de l’archipel. Des barrages sont aussi signalés à Sainte-Anne, à Capesterre-Belle-Eau et à Sainte-Rose. À la manœuvre, un collectif baptisé « Nou las palé »- nous sommes fatigués de parler – qui réunit, selon l’AFP, un entrepreneur du BTP, des représentants de la pêche, des très petites entreprises et des militants locaux, soit environ vingt-cinq représentants issus du monde économique, agricole, syndical et associatif.
Ses revendications tiennent en trois points : un retour des carburants aux prix de 2023, soit 1,70 euro pour le gazole et 1,85 euro pour le sans-plomb ; une « obligation de résultat » sur l’eau potable et l’assainissement ; l’ouverture immédiate de discussions sur les liquidations qui frappent les entreprises guadeloupéennes. Le collectif avait laissé huit jours aux élus pour organiser une réunion ; la table ronde proposée par le président du conseil départemental, Guy Losbar, a été jugée insuffisante.
Le profil de ses animateurs a aussitôt fait débat. Son leader, Ludovic Tolassy, déjà mis en cause lors des émeutes de 2021, est le frère de l’eurodéputé RN Rody Tolassy. Lors de réunions publiques, rapporte l’AFP, le représentant des TPE a contesté les charges sociales jusqu’à évoquer la suppression de la sécurité sociale, tandis que celui du BTP dénonçait un « grand remplacement » des entreprises guadeloupéennes. Les syndicats traditionnels sont restés à l’écart, la CCI a condamné le blocage de Jarry et la Fédération française du bâtiment s’est désolidarisée.
De la route bloquée à la nuit d’émeutes
La tension monte dès le vendredi 16 octobre. Six policiers sont légèrement blessés dans la zone de Basse-Terre lors du dégagement d’un barrage, et des gendarmes sont visés par des jets d’acide à La Boucan, au nord de la Basse-Terre. Le samedi, des barrages de pneus et d’arbres, parfois enflammés, apparaissent à Deshaies, Gourbeyre, Basse-Terre et Sainte-Anne.
Le basculement intervient dans la nuit du samedi 17 au dimanche 18 octobre, entre 21 h 30 et 5 h 30. Aux Abymes, des barrages de détritus sont incendiés avenue Patrick-Saint-Éloi et rue Jean-Ignace, vers Dugazon, et un radar est brûlé. À Pointe-à-Pitre, des obstacles sont dressés boulevard Chanzy ; des commerces de téléphonie, de pneumatiques et une supérette sur la route des Abymes sont forcés, pillés, parfois incendiés. Des feux sont également signalés au Gosier et à Sainte-Anne, sur la route de Durivage. Surtout, trois policiers sont blessés par balles dans la région pointoise, sans que leurs jours soient en danger selon RCI. La nuit suivante, de nouveaux barrages, pillages et interpellations ont été signalés.
La réponse de l’État : fermeté et rupture
Le préfet Thierry Devimeux a qualifié ces faits d’« actes de délinquance intolérables », refusant de les assimiler à une expression revendicative. Le dimanche 18 octobre, il a pris un arrêté interdisant aux mineurs non accompagnés de circuler à Pointe-à-Pitre et aux Abymes de 20 heures à 6 heures, en invoquant la présence de nombreux mineurs parmi les émeutiers et la nécessité de les protéger. La mesure, fondée sur les pouvoirs de police administrative du représentant de l’État, va plus loin que ce qui a été décidé dans l’Hexagone après les violences du même week-end.
Mais la fermeté a un revers. Avant même les émeutes, le préfet avait rompu les discussions avec le collectif, dont il ne reconnaît pas la légitimité, estimant que les revendications sont traitées toute l’année avec les instances représentatives. Le maire de Pointe-à-Pitre, Harry Durimel, a condamné les violences en affirmant qu’« aucune revendication ne peut justifier des actes qui mettent des vies en danger », tout en réclamant à l’État des dispositifs d’accompagnement pour les commerçants et des renforts. Rody Tolassy a lui aussi appelé au calme.
Les leçons d’une semaine
La première leçon tient à la nature des revendications. Le prix des carburants, fixé chaque mois par arrêté préfectoral dans les départements d’outre-mer, et la crise de l’eau, qui impose depuis des années des « tours d’eau » à une partie de la population, ne sont pas des griefs inventés. L’INSEE avait mesuré en 2022 des prix à la consommation supérieurs de 15,8 % à ceux de l’Hexagone en Guadeloupe, l’écart atteignant 41,8 % pour l’alimentation. Ces réalités expliquent que des barrages aussi peu encadrés aient pu trouver un écho.
La deuxième leçon concerne la représentation. Le vide laissé par les syndicats et les partis a été occupé par un collectif dont l’orientation idéologique interroge et dont la capacité à tenir ses troupes est nulle. L’État, en refusant de le reconnaître, se prive d’un interlocuteur – contestable – sans en disposer d’autre. Entre une parole jugée illégitime et une absence de parole, c’est la rue nocturne qui a fini par s’exprimer.
La troisième leçon touche à la jeunesse. La présence massive de mineurs parmi les émeutiers, soulignée par les autorités, renvoie à un territoire où le chômage des jeunes et le départ vers l’Hexagone pèsent comme fatalité . Le couvre-feu peut contenir la nuit ; il ne répond pas à ce que ces adolescents viennent chercher dans la rue. Les pillages, enfin, frappent d’abord les commerçants et les salariés pointois – ceux dont le maire Harry Durimel redoute qu’ils se retrouvent au chômage.
Et la Martinique ?
Le même week-end, des barrages enflammés ont été signalés sur plusieurs ronds-points de la RN5, à Rivière-Salée, Sainte-Luce, au Marin, à Ducos, au Lamentin et à Fort-de-France, tandis que le RPPRAC appelait à reprendre la mobilisation contre la vie chère ce lundi 19 octobre. Deux ans après l’accord de 2024 sur les prix alimentaires, la question reste entière. La Guadeloupe montre ce qui advient lorsque la colère sociale ne trouve plus de canal reconnu : elle se fragmente, se radicalise et se retourne contre ceux-là mêmes qu’elle prétendait défendre. Reste à savoir si les pouvoirs publics, des deux côtés du canal de la Dominique, sauront rouvrir un espace de négociation avant que la nuit ne parle à leur place.Gdc




