À partir d’un parcours personnel et d’un exemple concret de transformation territoriale en Europe de l’Est, Toni Hritac, journaliste, propose une réflexion sur les leviers du développement « par nous-mêmes ».
En revenant sur l’histoire de Lași, ancienne capitale régionale roumaine longtemps marginalisée avant de se réinventer grâce à ses universités et à l’investissement local, l’auteur interroge en creux le modèle martiniquais.
Centralisation, dépendance aux subventions, rôle de la société civile, place de l’enseignement supérieur : autant de thèmes qui trouvent ici un écho direct avec les débats actuels en Martinique. Ce texte n’apporte pas de solution clé en main, mais ouvre une question essentielle : et si le développement durable du territoire passait, lui aussi, par la construction patiente de sa propre “citadelle” ?
Je suis avec un très grand intérêt le débat que vous accueillez autour du développement économique de la Martinique. J’apprécie le défi lancé par Madame Sandra Casanova, ainsi que les réponses solides et bien documentées qui ont suivi. Je viens d’une ville de Roumanie dont la population est à peu près équivalente à celle de la Martinique, ancienne capitale d’une province historique, qui a cédé ce statut à Bucarest il y a environ 165 ans. Ce choix a été fait au nom de l’unité nationale et de la construction d’un État nouveau, alors encore à ses débuts.
Le développement ultérieur de la Roumanie s’est concentré autour de la nouvelle capitale, tandis que la ville dont je suis originaire a connu un déclin dramatique. Ce déclin a été accentué par les politiques d’investissement de la période communiste qui, comme on le sait, ont instauré un centralisme rigide, entièrement organisé autour de la capitale. Après la chute du communisme, ma ville se trouvait dans une situation désastreuse. Son industrie, peu performante et conçue pour les marchés des anciens pays communistes, a disparu en moins de cinq ans. La ville et la région se sont retrouvées sans ressources, et les revendications adressées à la capitale par les responsables politiques, les administrations et la société civile portaient presque exclusivement sur des subventions : pour les entreprises publiques chargées de l’infrastructure, pour la protection sociale, pour les transports, etc.
L’attitude à l’égard de la capitale était devenue intransigeante et faisait constamment appel au statut historique perdu. On en est arrivé au point où, lors d’une visite dans notre ville du premier président non communiste du pays, Emil Constantinescu, celui-ci a été aspergé de peinture lancée depuis la foule. De son côté, le gouvernement central adoptait une attitude hautaine. Les générations qui avaient été témoins de la formation de l’État avaient disparu, et plus personne ne se souvenait du sacrifice consenti par ma ville. Les responsables politiques nationaux reprochaient aux habitants de ne savoir que demander de l’argent. « Vous vivez la main tendue », nous disait-on. Il était clair que la situation était devenue insoutenable et qu’un changement s’imposait.
Du ressentiment à la question essentielle : que pouvons-nous faire par nous-mêmes ?
À cette époque, l’espace public était dominé par des discussions sur la manière de s’opposer à la capitale, de protester plus efficacement et de formuler des revendications. Parallèlement, une question fondamentale a émergé : que pouvions-nous faire par nous-mêmes ? La réponse est venue du milieu universitaire. Iași dispose d’universités spécialisées dans les sciences humaines, les disciplines techniques, la médecine, les arts et l’agronomie, et celles-ci ont été identifiées comme un moteur potentiel du développement futur de la ville et de la région. Les meilleurs étudiants de la région venaient y faire leurs études. Une stratégie a donc été lancée pour promouvoir Iași comme pôle de formation d’une main-d’œuvre hautement qualifiée.
Les universités se sont consolidées, le milieu universitaire – y compris privé – s’est développé rapidement, et cela a attiré l’attention de sociétés étrangères, notamment après 2007, avec l’entrée de la Roumanie dans l’Union européenne. Un entrepreneur local, Iulian Dascălu, a eu l’intuition et le courage de convaincre les banques d’investir massivement dans des immeubles de bureaux de classe A. Cette initiative a marqué le point de départ d’un développement de long terme, faisant de lui, au fil des années, l’un des principaux entrepreneurs immobiliers d’Europe de l’Est, avec des actifs dépassant aujourd’hui deux milliards d’euros. C’est ainsi que les entreprises étrangères ont commencé à s’installer. Les premières furent Endava et Capgemini, qui ont délocalisé des activités relativement simples, à faible valeur ajoutée. Le succès des pionniers a rapidement attiré d’autres entreprises de logiciels, petites et grandes, venues d’Europe. Des salaires compétitifs par rapport au marché local, même s’ils restaient inférieurs à ceux de l’Europe occidentale, ont permis de retenir sur place une main-d’œuvre bien formée. Les jeunes ne partaient plus aux États-Unis ou en France ; ils restaient chez eux. Le marché immobilier a explosé, entraînant avec lui tout un écosystème économique transversal.
Quand l’université devient moteur de transformation régionale
Par la suite, les entreprises étrangères ont commencé à externaliser des services de plus en plus sophistiqués. Aujourd’hui, Amazon dispose à Iași d’un hub technologique majeur pour l’Europe centrale et orientale, tandis qu’AMD y possède une filiale importante. Le secteur des technologies de l’information a connu une expansion spectaculaire, suivie par le développement de l’industrie manufacturière. Delphi, un géant mondial de l’ingénierie électrique automobile, a ouvert une usine à Iași, devenant le principal employeur local.
En moins de dix ans, le marché du travail s’est tendu, avec l’apparition d’un déficit de main-d’œuvre, malgré un nombre élevé d’emplois. Le niveau de spécialisation a augmenté, et les grandes entreprises ont commencé à transférer des activités de recherche et développement. L’industrie automobile allemande, par l’intermédiaire de ses grands acteurs, a relocalisé une partie de ses activités de recherche en Roumanie, en particulier à Iași. Tout cela s’est produit en l’absence d’infrastructures routières performantes, précisément parce que le produit final était du logiciel, pouvant être développé à distance.
Les universités ont également diversifié leur offre. L’université de médecine a introduit des cursus en langue française destinés à des étudiants venus aussi bien de l’extérieur que de l’intérieur de l’Union européenne. De cette manière, les universités sont devenues des acteurs centraux du développement régional.
À Iași, ville située à la frontière avec l’Ukraine, un forum d’hommes d’affaires consacré à la future reconstruction de l’Ukraine a été créé, signe clair du changement de statut de la ville. Iași n’a plus seulement une importance locale ; elle vise désormais une dimension régionale.
La Martinique construira-t-elle sa propre citadelle ?
Parallèlement, la société civile a connu une évolution significative. Alors qu’elle se limitait autrefois à des reproches liés au statut historique perdu de Iași, elle formule aujourd’hui des demandes concrètes et propose des projets cohérents concernant les infrastructures, la décentralisation fiscale, etc. Le président du pays a repris l’un de ces projets – la construction d’une autoroute vers l’Europe occidentale – et a imposé son adoption par la loi, obligeant ainsi le gouvernement à le mettre en œuvre. Aujourd’hui, l’expertise en matière de développement régional est souvent plus solide au sein de la société civile qu’au niveau politique ou administratif. Un sentiment de fierté et de réussite caractérise les nouvelles élites jeunes, passées du ressentiment à la conviction que le développement peut être construit « par nous-mêmes ».
Bien entendu, on ne peut pas dire qu’à Iași tout soit idyllique. Le développement rapide, en particulier immobilier, a engendré des problèmes d’urbanisme, d’environnement et, inévitablement, de corruption. Mais vingt ans seulement se sont écoulés, et les transformations sont profondes. Le gain le plus important est sans doute la conviction que les solutions ne doivent plus être attendues exclusivement de l’extérieur, mais peuvent être élaborées localement.
Sans prétendre maîtriser les problématiques économiques propres à la Martinique, j’y perçois néanmoins une possible similitude. La Martinique se situe dans un espace aux fortes connexions latines et dispose d’un réservoir humain, interne et externe, dans lequel peuvent être sélectionnés des étudiants brillants, désireux d’intégration européenne, d’autant plus dans le contexte tendu de l’administration actuelle des États-Unis. Par ses universités, la Martinique a la capacité d’offrir des diplômes reconnus en France et dans l’Union européenne. Même si la vie politique française connaît aujourd’hui une forte poussée nationaliste, celle-ci ne s’oppose pas à l’accueil de jeunes talents studieux. L’Europe est confrontée à un déficit démographique et a besoin d’une main-d’œuvre qualifiée et fiable. Je vois dans le développement du milieu universitaire un potentiel comparable et un schéma proche de cette idée de construction « par nous-mêmes ».
C’est d’ailleurs une voie profondément française. Je pense à une parabole de Citadelle d’Antoine de Saint-Exupéry, dans laquelle un dirigeant du désert comprend peu à peu que les cités ne se conquièrent pas par la force. Les portes ne s’ouvrent pas devant une armée, mais devant ceux qui savent construire du sens, de l’ordre et un avenir. En voyant ce que peuvent accomplir ceux qui viennent d’ailleurs, les habitants choisissent le dialogue et la coopération. La Martinique peut construire sa propre citadelle, non pas dans le désert, mais outre-mer.
Toni HRITAC
journaliste, thritac@gmail.com




