« En matière de cancer, notre première responsabilité est de mieux prévenir pour éviter d’avoir à guérir trop tard. »
À l’occasion de ces carrefours consacrés à la cancérologie en Martinique, la parole du Dr Jérôme Viguier éclaire à la fois les progrès accomplis, les fragilités persistantes et les priorités à venir. Ancien directeur général de l’ARS Martinique, aujourd’hui conseiller du président et du directeur général de l’Institut national du cancer, il est venu rappeler que la lutte contre le cancer ne peut plus être pensée uniquement à travers les traitements. Elle doit commencer bien avant la maladie, avec la prévention, l’information, la vaccination et le dépistage, et se poursuivre bien après, avec un accompagnement humain, social et médical permettant aux patients de retrouver une vie aussi normale que possible. Le nom et la fonction ont été harmonisés à partir de sources institutionnelles.
Dans cet entretien mené par Roland Dorival, il insiste sur une idée simple mais essentielle : les outre-mer, et en particulier la Martinique, ne présentent pas exactement les mêmes réalités que l’Hexagone. Certains cancers y sont plus présents, d’autres surviennent différemment, et certains facteurs environnementaux ou territoriaux appellent des réponses spécifiques. C’est précisément l’intérêt de ces rencontres entre la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane : confronter les expériences, mutualiser les bonnes pratiques, réfléchir à des organisations plus efficaces et mieux adaptées aux besoins des populations. En filigrane, c’est aussi une vision plus large qui se dessine : faire de la Martinique non seulement un territoire mieux armé contre le cancer pour sa propre population, mais aussi un pôle de référence capable d’irriguer la coopération caribéenne dans le domaine du diagnostic, du traitement et de la recherche.
Antilla : Pourquoi ces carrefours de cancérologie organisés entre la Martinique, la Guadeloupe et la Guyane sont-ils importants ?
Dr Jérôme Viguier : Ces carrefours ont une vraie utilité, parce qu’ils permettent de réunir pendant deux jours les soignants, les associations, les institutionnels et les acteurs engagés dans la lutte contre le cancer sur les trois territoires. L’idée est de faire le point sur ce qui existe déjà, sur les résultats obtenus, sur les difficultés rencontrées, mais aussi sur les solutions concrètes qui ont pu émerger ici ou là. Une première partie des échanges porte davantage sur la prévention, la détection précoce et le dépistage, et une autre sur les innovations, l’amélioration des traitements et l’organisation du parcours des patients.

Ce type de rencontre permet de ne pas travailler chacun dans son coin. Lorsqu’un territoire a mis en place une organisation pertinente ou développé une pratique intéressante, il est utile que les autres puissent s’en inspirer. Cette logique de mutualisation est essentielle dans les outre-mer, où les contraintes sont parfois fortes, qu’il s’agisse de l’éloignement, des coûts, de la disponibilité de certaines compétences ou de la taille des structures. Ces carrefours servent justement à bâtir des réponses plus cohérentes, plus coordonnées et plus efficaces.
« On ne peut pas répondre de manière uniforme à des réalités sanitaires qui, d’un territoire à l’autre, ne sont pas les mêmes. »
Vous représentiez l’Institut national du cancer. Quel message principal êtes-vous venu porter ?
Je suis venu au nom de l’Institut national du cancer dans un moment important, puisque nous sommes engagés dans la deuxième phase de la stratégie décennale de lutte contre le cancer. Une feuille de route a été définie pour les cinq années qui viennent, et cette feuille de route comprend un plan d’action spécifique pour les outre-mer. C’est un point très important, parce qu’il reconnaît que les réalités ultramarines méritent des réponses pensées pour elles, et pas seulement une déclinaison standardisée de dispositifs conçus ailleurs.
Ce plan d’action repose sur plusieurs piliers. Il y a d’abord la prévention, qui doit être adaptée aux réalités locales. Il y a ensuite les dépistages, avec une attention particulière sur certains cancers, notamment le cancer du col de l’utérus. Il y a aussi l’organisation des soins, avec l’idée de renforcer la coopération entre les établissements et entre les territoires ultramarins. Enfin, il y a la recherche, qui doit être développée encore davantage dans ces territoires, parce qu’ils sont confrontés à des problématiques parfois spécifiques, comme la chlordécone aux Antilles ou l’exposition à certains métaux lourds en Guyane. Ces sujets exigent des travaux menés sur place, pour les patients qui vivent ici.

Est-ce que les cancers observés en Martinique et dans les outre-mer sont différents de ceux que l’on voit dans l’Hexagone ?
Oui, il existe des différences. Tous les territoires n’ont pas exactement la même géographie des cancers. En Martinique, par exemple, certains cancers sont davantage présents que dans d’autres régions. On observe plus de cancers de l’estomac, plus de myélomes, un profil différent pour certains cancers du sein, un peu moins de cancers colorectaux, et aussi une présence importante du cancer du col de l’utérus. Cela signifie qu’on ne peut pas déployer partout les mêmes priorités avec la même intensité.
Ce constat doit conduire à hiérarchiser les actions. Il faut regarder quels sont les cancers les plus présents, ceux qui posent le plus de difficultés, ceux pour lesquels un gain important peut être obtenu par une meilleure prévention ou un meilleur dépistage. C’est en tenant compte de cette réalité épidémiologique propre au territoire qu’on peut bâtir une politique vraiment utile. On ne répond pas efficacement à un problème de santé publique si l’on refuse de voir ses particularités locales.
« L’enjeu n’est pas seulement de soigner mieux, mais aussi d’organiser une réponse plus humaine, plus précoce et plus adaptée à notre territoire. »
Vous avez particulièrement insisté sur le cancer du col de l’utérus. Pourquoi est-ce un sujet central ?
C’est un sujet central parce que nous savons aujourd’hui que ce cancer peut reculer très fortement, et même tendre vers l’éradication, si l’on combine correctement les différents leviers disponibles. Il ne suffit pas d’agir sur un seul maillon. Il faut en même temps faire de la prévention, promouvoir la vaccination contre les papillomavirus, organiser un dépistage efficace et diffuser largement l’information auprès des jeunes et des familles. D’autres pays montrent que cela fonctionne lorsque cette stratégie est menée avec constance.
En Martinique, il existe une certaine méfiance vis-à-vis de la vaccination, et cela impose un travail renforcé d’explication. Il ne s’agit pas seulement de répéter des consignes, mais de convaincre, de répondre aux inquiétudes, de rendre l’information claire et accessible. Derrière cette question, il ne faut pas voir seulement le cancer du col de l’utérus lui-même. Il y a aussi d’autres conséquences des infections à papillomavirus, notamment les verrues génitales, qui représentent un véritable problème de santé. Et lorsqu’une atteinte évolue, cela peut conduire à des interventions comme une conisation, qui ne relèvent pas uniquement du champ cancérologique mais peuvent ensuite exposer à d’autres complications, notamment sur le plan obstétrical. Il y a donc un enjeu sanitaire beaucoup plus large qu’on ne l’imagine parfois.

Le cancer de la prostate revient très souvent lorsqu’on parle de santé aux Antilles. Que faut-il comprendre ?
Le cancer de la prostate occupe effectivement une place importante dans nos territoires. Il y a probablement plusieurs explications. Une part peut relever d’une composante génétique, liée notamment à l’ascendance, et une autre peut être associée à des facteurs environnementaux. C’est pour cela qu’un certain nombre d’études ont déjà été menées, et que d’autres sont encore en cours, pour essayer de mieux mesurer les risques et mieux comprendre les interactions possibles, notamment autour de l’exposition à la chlordécone.
Mais en attendant les résultats de toutes les recherches, il y a une chose très claire : dans un territoire où le cancer de la prostate est très présent, il faut être particulièrement attentif aux signes annonciateurs. Il ne faut pas laisser s’installer ou s’aggraver des symptômes urinaires ou d’autres anomalies sans consulter. Il faut aller voir son médecin, faire un dosage du PSA lorsque cela est pertinent, procéder à l’examen clinique nécessaire, sans attendre. Le diagnostic précoce est capital, parce qu’il permet des traitements moins lourds, moins mutilants, avec moins de séquelles. C’est un point de santé publique majeur.
Peut-on dire qu’il y a aujourd’hui de vrais progrès médicaux face aux cancers les plus fréquents ?
Oui, incontestablement. La plupart des cancers sont aujourd’hui mieux traités qu’auparavant. Pour des cancers fréquents comme le cancer colorectal, le cancer du sein ou le cancer du col de l’utérus, nous disposons d’armes thérapeutiques efficaces et de stratégies de prise en charge qui se sont considérablement améliorées. Cela ne signifie pas que tout est réglé, mais nous savons mieux diagnostiquer, mieux traiter, mieux suivre et, souvent, mieux accompagner les patients.
Cela étant dit, tous les cancers ne connaissent pas la même évolution. Certains restent de mauvais pronostic. On parle de cancers de mauvais pronostic lorsqu’ils conservent une survie à cinq ans très faible. C’est encore le cas pour certaines localisations, comme le cancer de l’estomac, qui demeure un sujet particulièrement difficile. Dans certains territoires d’outre-mer, on observe aussi une progression de cancers comme celui de l’endomètre. Il faut donc éviter les discours trop généraux. Il y a des cancers pour lesquels les progrès sont très nets, et d’autres pour lesquels l’urgence est encore de gagner du temps sur la maladie, en diagnostiquant plus tôt et en améliorant encore les connaissances.

La Martinique est-elle correctement équipée pour faire face à ces enjeux ?
Oui, la Martinique dispose d’un niveau d’équipement particulièrement avancé dans le domaine du diagnostic et du traitement du cancer. C’est même probablement l’un des territoires les mieux dotés dans son environnement régional. Le CHU, avec notamment son centre de médecine nucléaire, les équipements d’imagerie, l’organisation de la radiothérapie, constitue une base très solide. Il existe aujourd’hui sur le territoire des moyens performants, et ces moyens continuent à évoluer.
La radiothérapie est nettement mieux organisée qu’auparavant, et il existe des perspectives de renouvellement avec des machines de nouvelle génération. Plus largement, la cancérologie est engagée dans une dynamique de réorganisation et de modernisation. Le véritable enjeu, maintenant, est peut-être moins de savoir si les équipements existent que de faire en sorte qu’ils soient encore plus accessibles à la population martiniquaise, dans des délais simples et lisibles. Car un bon équipement ne suffit pas si les parcours restent trop compliqués ou trop éloignés des besoins concrets des patients.
Vous avez également évoqué la recherche. En quoi est-elle stratégique pour la Martinique ?
Elle est stratégique parce qu’on ne peut pas progresser durablement sans produire de la connaissance à partir des réalités locales. Il y a déjà des travaux de recherche menés en Martinique, notamment sur les anomalies moléculaires liées au cancer, avec des approches de haut niveau et des publications qui commencent à être reconnues. C’est très important, car cela montre que la Martinique ne se contente pas d’appliquer des protocoles venus d’ailleurs : elle peut aussi contribuer à faire avancer les connaissances.
Mais cette recherche doit être soutenue davantage. Les territoires ultramarins rencontrent des freins spécifiques : des surcoûts, des contraintes logistiques, parfois des difficultés de masse critique ou de coopération. Pourtant, ce sont précisément ici que certaines questions doivent être étudiées : la chlordécone, les contextes environnementaux spécifiques, les profils épidémiologiques particuliers. Développer la recherche en Martinique, ce n’est pas un luxe. C’est une nécessité pour produire des réponses adaptées au bénéfice direct des patients du territoire.
La Martinique peut-elle aussi jouer un rôle pour les autres îles de la Caraïbe ?
Oui, et c’est même une perspective très intéressante. La Martinique a la chance de disposer d’équipements et de compétences que d’autres territoires voisins n’ont pas toujours. Dans certains cas, ces territoires dépendent déjà partiellement de la Martinique pour certains traitements. Dès lors, la question qui se pose est celle de la coopération : comment faire bénéficier davantage les territoires voisins de ces capacités, qu’il s’agisse d’autres territoires français ou de territoires caribéens d’autres nationalités ?
C’est une réflexion utile à plusieurs niveaux. Elle permettrait d’améliorer l’accès aux soins dans l’espace régional, tout en créant aussi de la valeur ajoutée en Martinique, autour des soins, de la coordination et peut-être demain de la recherche. Le CHU s’est organisé pour être en mesure d’absorber davantage de patients, et ces échanges montrent que cette ouverture régionale est une piste crédible. Dans ce domaine, la Martinique peut avoir un rôle plus important qu’on ne le pense parfois.
Quand vous regardez l’ensemble du programme de ces carrefours, quelle idée centrale retenez-vous ?
L’idée centrale, c’est qu’il faut prendre le cancer dans toute sa continuité. Il faut s’occuper de l’avant, du pendant et de l’après. L’avant, c’est la prévention, l’information, la vaccination, le dépistage, tout ce qui permet d’éviter la maladie ou de la détecter tôt. Le pendant, c’est l’organisation la plus simple et la plus efficace possible des diagnostics et des traitements. L’après, c’est tout ce qui concerne le retour à la vie, la qualité de vie, le suivi, les soins de support, l’accompagnement social et humain.
Ce que nous portons à travers ces carrefours et à travers la stratégie de lutte contre le cancer, c’est une cancérologie plus simple pour les gens. Il faut aller vers eux, faciliter l’accès aux examens, éviter les ruptures de parcours, rendre les choses plus lisibles. Et il ne faut pas considérer que l’histoire s’arrête lorsque le traitement est terminé. Une politique moderne de lutte contre le cancer doit aussi aider les personnes à reprendre pied, à retrouver une existence aussi normale que possible, après l’épreuve de la maladie.
Quel message souhaitez-vous faire passer à la Martinique ?
Le message est à la fois exigeant et encourageant. Exigeant, parce qu’il faut continuer à convaincre sur la prévention, à progresser sur le dépistage, à réduire les retards diagnostiques et à soutenir la recherche sur les réalités propres au territoire. Encourageant, parce que la Martinique dispose déjà d’atouts considérables : des équipes, des équipements, une dynamique de coopération, des bases solides en matière de recherche et une vraie capacité à rayonner dans son environnement régional.




