Chaque année, en Martinique, une figure gigantesque émerge dans le secret des ateliers avant de régner quelques jours sur les rues de Fort-de-France : Sa Majesté Vaval. Roi du carnaval, incarnation satirique de l’année écoulée, il concentre sur sa silhouette démesurée les tensions politiques, les débats de société, les inquiétudes écologiques et les traits d’humour collectifs. Mais derrière l’effigie promise aux flammes du Mercredi des Cendres se déploie un savoir-faire artistique et technique d’une grande complexité : celui de la construction monumentale. Depuis plusieurs années, la régie scénique du Sermac, à Sainte-Thérèse, est le cœur battant de cette création. À la demande de la Mission Carnaval de Fort-de-France, des artistes plasticiens spécialisés conçoivent et réalisent cette œuvre éphémère. Parmi eux, Hervé Beuze et Michel Pétris, tous deux professeurs au Campus caribéen des arts, ont contribué à faire évoluer radicalement la fabrication de Vaval.
« Je suis missionné en tant qu’artiste plasticien, je reçois une commande de la Mission Carnaval qui prend en charge l’ensemble de la production. J’interviens sur la conception et la réalisation », explique Hervé Beuze.

Plasticien et enseignant en volume, au Campus Caribéen des Arts, il associe désormais les étudiants à cette aventure, sous forme de stage intégré à leur cursus, « J’interviens en tant que plasticien et professeur ». La transmission est au cœur du processus : le chantier de Vaval devient un espace pédagogique où l’expérimentation rencontre la contrainte réelle.
Car le Vaval contemporain ne relève plus d’un bricolage improvisé.
« Je suis arrivé avec des techniques. Auparavant le Vaval était conçu avec les moyens du bord, à présent il y a des techniques mises en œuvre, une conception de maquette, particulièrement des maquettes de constructions métalliques, un choix de structures et une façon de concevoir les différentes couches. Ce qui permet d’avoir un élément géant qui est sécuritaire », précise Hervé Beuze.
Maquettes préparatoires, études de structures métalliques, choix précis des matériaux : l’ingénierie s’est affinée. La monumentalité impose des contraintes de stabilité, de transport, d’articulation et, paradoxalement, de combustion. L’œuvre doit brûler vite, sans danger, sans projection de particules. Les couches sont pensées pour favoriser l’oxygénation ; le papier est froissé et empilé selon une méthode spécifique ; les matériaux sont sélectionnés pour limiter l’impact environnemental. L’éphémère exige une précision extrême.

Cette technicité a transformé l’image même du carnaval martiniquais. Certains Vavals ont marqué les esprits, tel « Fesbouk », satire de l’ère numérique, devenu emblématique au point d’être repris sur l’affiche d’un film de Lucien Jean-Baptiste. L’ampleur croissante du carnaval, sa visibilité accrue et son attractivité touristique interrogent : la qualité plastique et structurelle des constructions monumentales participe-t-elle à ce rayonnement ? À l’image de la yole, devenue produit d’appel culturel et sportif, le carnaval bénéficie d’une scénographie spectaculaire et d’une communication qui nourrit son identité contemporaine.
Michel Pétris, professeur en design à l’Ecole d’Art, a aussi accompagné quelques-uns de ces projets sur le versant de l’ingénierie de fabrication. Son parcours témoigne de la porosité entre art, techniques de construction et spectacle vivant. Il a collaboré, avec Hervé Beuze, à la réalisation du Chienfer, gigantesque marionnette de rue articulée en fer, conçue en 2007 pour le spectacle de rue Mayétetpiépoutet de Joby Bernabé. Destiné à l’espace public plus qu’au seul carnaval, même s’il en fit l’ouverture cette année-là, le Chienfer relevait d’une prouesse technique comparable aux grandes machines du Royal de Luxe. Articulations, équilibre, résistance des matériaux : sa conception nécessita une collaboration avec un atelier de fabrication monumentale de Marseille et mobilisa des compétences, au-delà du geste artistique.

Pétris a également participé à d’autres œuvres d’envergure en Martinique : les grands totems de Saint-Pierre, Maman Dlo de Laurent Valère, ou encore la Flamme de la liberté à Trinité avec Hervé Beuze. Autant de projets qui démontrent que la construction monumentale constitue un champ à part entière, exigeant des heures de travail, une maîtrise des maquettes, des calculs de charge, des procédés d’assemblage et une connaissance fine des matériaux.
Ainsi, le Vaval apparaît comme la partie visible d’un écosystème créatif plus large. Depuis l’année dernière, une réplique miniature du Vaval est réalisée afin de conserver la mémoire de ces œuvres vouées à disparaître. Ce geste patrimonial souligne l’ambivalence de ces créations : conçues pour être brûlées, elles relèvent pourtant d’un patrimoine artistique immatériel et technique.

La construction monumentale martiniquaise pourrait-elle ouvrir sur de nouveaux marchés et de nouvelles perspectives ? Spectacle de rue, scénographie urbaine, installations pérennes, événements culturels caribéens : les compétences développées autour de Vaval dépassent largement le cadre carnavalesque. Elles dessinent la possibilité d’une filière structurée, adossée au Campus caribéen des arts, où la formation intégrerait pleinement l’ingénierie de la grande échelle.
Entre satire populaire et haute technicité, Vaval n’est pas qu’un roi éphémère. Il est le laboratoire d’une esthétique monumentale caribéenne, où l’art, la pédagogie et l’ingénierie dialoguent avec la tradition, au service d’un imaginaire collectif en constante réinvention. Dans le contexte mondial tendu que l’on connaît, qui ou quoi va-t-il représenter en cette année 2026 ? Hervé Beuze s’il ne dévoile rien promet l’un des Vavals les plus grands de tous les temps !
« Il sera énorme, ce sera le plus beau jamais conçu et il est articulé. A chacun de deviner ! »
Nathalie Laulé





