Décembre 1959, un incident de ville de garnison qui a dégénéré.
Fort-de-France, le 11 décembre 2025
L’historien Benjamin Stora avait été chargé de présider la commission destinée à tirer les leçons des évènements qui se sont déroulés les 20, 21 et 22 décembre 1959 à Fort-de-France, qui ont causé la mort de trois manifestants et conduit au départ de la compagnie des CRS affectée jusque-là en Martinique. S’agissant des 3 victimes, la commission déclare :
« On peut tout de même souligner que la mort les a inscrites dans un destin paradoxal : chaque famille voudrait, en effet, que son fils, son frère, son cousin, ne fût pas un émeutier, alors que l’action militante des années 1970 fera de « Marajo, Rosil et Betzi des révolutionnaires héroïques ». Il poursuit : « La littérature décembriste a donc cherché à les héroïser : les inscrivant dans une dramaturgie révolutionnaire, elle en a fait des anticolonialistes prenant les armes contre le colonialisme français ». (…)
On ne peut pas être plus clair sur la prise de distance de l’historien Benjamin Stora et la Commission qu’il a présidée à l’égard de la littérature dite décembriste. Développée 10 ans plus tard par ce vocable, elle entend inscrire une page particulière à l’histoire de la décolonisation de la Martinique. En revanche, il ne paraît pas juste, comme l’a suggéré la commission, de conclure à propos de cette éruption que :
« Tout porte à penser que ces 3 jours furent un gros « coup de colère » et un grand cri de détresse ».
Au vu des conclusions de la commission, on peut croire que le rôle de permissionnaires militaires, présents en nombre ce soir-là, n’ait pas été porté à la connaissance du célèbre historien. Entendons-nous bien :
Oui, l’argument est juste, qui indique que les promesses de 1946 n’aient pas été au rendez-vous, 13 ans après la départementalisation, qu’une insatisfaction se faisait jour malgré ou à cause des progrès incontestables en matière sanitaire, sociale et d’éducation.
Oui, les naissances étant en 1959 de près de 40 pour mille, la démographie martiniquaise étaitqualifiée de galopante. Mais encore en 1965, la moyenne des naissances était de 6 enfants par famille et, contrairement à une affirmation complaisamment entretenue, la population n’a pas diminué dans les années 1960 – 1970. Sa progression a été seulement ralentie par le BUMIDOM : environ de 2 600 annuels au lieu de 3 600. Elle est donc demeurée très forte car malgré les départs, elle est passée de 1962 à 1982 de 270 000 à 325 000 habitants (chiffres de l’INSEE), soit une progression de 55 000 habitants en 20 ans. La baisse de la population pendant cette période a toujours tenu du roman !
Oui, les usines fermaient, entrainant la diminution des ouvriers agricoles qui ne trouvaient que partiellement à se recycler dans la culture de la banane. Les maigres salaires des travailleurs, souvent des journaliers, ne permettaient pas aux familles de bien vivre et d’offrir à leurs enfants une perspective de vie meilleure. La jeunesse ne regrettait pas la fermeture des usines, dont l’image était celle de la misère. Dans leur désir de mieux-être, les progrès de la scolarité – merci Alain Plénel, vice-recteur pendant plus de 4 ans – éloignaient les jeunes gens des champs de cannes à sucre.
Oui, les conditions objectives paraissaient réunies pour une possible révolte de la jeunesse.
Et pourtant, rien dans le déroulement des incidents ne permet de faire le lien entre les échauffourées et la situation sociale et politique du moment.
C’était l’époque où toutes les consultations populaires – 3 référendums, les élections législatives, la grande transhumance des élus de la gauche vers la droite, notamment aux « municipales » – ont témoigné de la satisfaction ou de l’espoir des Martiniquais. Ces sentiments ont été exprimés par M. Césaire, lui-même,lors de sa rencontre avec le Général de Gaulle, en 1964, à Fort-de-France : « M. le Président de la République, la France a fait dans ce pays une œuvre admirable à laquelle nous tous, nous rendons hommage : la France a percé la route, la France a bâti l’hôpital, la France a bâti l’école, je dirai plus, la France a forgé l’homme ». Le poète avait été dithyrambique même s’il avait poursuivi son texte par cette phrase : « Mais que serait cet homme si pour prix d’avantages évidents (sic), il était amené à renoncer à lui-même et à abdiquer son âme ? » Par ailleurs, toutes les personnes arrêtées au cours des manifestations de 1959 avaient un emploi, aucune d’elles n’avait étémilitant d’un parti politique ou d’un syndicat.
En réalité, ces faits ont eu l’effet d’un choc de la part du gouvernement et d’une aubaine pour le mouvement anticolonialiste naissant. En effet, la fin de la guerre d’Algérie approchant, le gouvernement craignait l’apparition de nouveaux foyers d’insurrection dans les DOM. Le chef de l’Etat avait bonne conscience des retards accumulés dans ces départements. En effet, dès son passage à la Réunion au début de cette année 1959, de retour de Madagascar, il avait demandé au premier ministre de « faire quelque chose pour ces gens », d’où le choix de Michel Debré de se faire peu après élire député de cette île. Par ailleurs, le nationalisme y a vu l’opportunité de se déployer. Aussi, décembre 1959 constituera pour la Martinique et les DOM, en général, le point de départ de deux phénomènes contradictoires, l’un se nourrissant de l’autre : d’une part, un discours séparatiste émaillé d’incidents et, d’autre part, des décisions fortes du gouvernement au titre durattrapage des retards et de la modernisation de l’existant. Il allait en résulter la période à la fois laplus mouvementée et la plus bénéfique depuis la fin de l’esclavage, dont les retentissements de l’une et de l’autre ne quitteront plus la Martinique.
Depuis, la quête d’autonomie et le désir de renforcement de la continuité unique vont de pair, accompagnés aux marges par la crainte de l’indépendance ou de la perte d’identité.
Quoi qu’il en soit, à la suite de ce décembre 1959, des probabilités ont été transformées en certitudes dans une perspective révolutionnaire. La probabilité militaire, la plus sérieuse, a été délibérément ignorée. Or, les échauffourées avaient été déclenchées, en présence de votre serviteur, par des appelés du contingent, vite relayés par des badauds. Le lycéen d’alors persiste, ce fut un « incident de ville de garnison qui a dégénéré ». L’approche idéologique a juste conduit à tout polariser sur les CRS, y compris à accuser à tortces bouc-émissaires rêvés d’avoir tué des manifestants.
Enfin, les incidents de décembre 1959 diffèrent sur un point essentiel de la Fusillade du Lamentin ou des événements de Chalvet. Au contraire du premier, les suivantes étaient liées à des conflits sociaux et politiques parfaitement identifiés. Même les manifestations de février 2009 avaient été portées par un sentiment revendicatif qui était totalement absent lors des incidents de décembre 1959.
Benjamin Stora a pu se référer aux évènements de février 2009, auxquels ses expressions « coup de colère » et « grand cri de détresse » pourraient s’appliquer. Il n’y avait eu rien de tel en 1959 où les seuls slogans étaient « CRS, mach » ou « blan, dewò ». La recherche de la bagarre avait été suffisante pour rameuter les « casseurs » pendant 3 jours, avec à leur tête le fameux Diable en personne. Toutefois, celui qui écrit ces lignes se soumet à la conclusion de la Commission Stora selon laquelle décembre 1959 ne futpas une émeute politique.




